jeudi 22 juin 2017

Meurtre chez Aalto



Le commissaire de Police, Pascal Jahouel était en vacances avec sa somptueuse épouse.
l'Inspecteur Vatanen l'avait convié chez lui à Helsinki pour le remercier de la résolution d'une enquête l'année passée, enquête qui avait permis d'élucider le crime devenu fameux de Gloria Kieniemi, cantatrice, retrouvée assassinée dans la maison du célèbre architecte Alvar Aalto.
L'enquête avait permis de retrouver en France le tueur, Jacques Dévil, amant jaloux doublé d'un escroc qui avait tenté de refourguer les bijoux de la cantatrice à Paris.
Les deux amis, dans une belle barque de bois de bouleaux avaient entamé leur partie de pêche en espérant bien que, loin de la rive et du monde, ils pourraient enfin vivre leur passion pour le saumon vivace au bout de la ligne. Tous deux parlaient peu. D'abord parce que chacun avait une maitrise de la langue de l'autre peu développée, surtout le Commissaire Jahouel qui, malgré des tentatives en anglais, voir en espagnol, réussissait surtout à se faire comprendre par des gestes et des sourires qui remplaçaient parfaitement toute autre mode de langage. Mais pourtant, malgré cette difficulté ou même certainement grâce à elle, les deux policiers étaient de vrais compères, riant fort, s'amusant d'un rien, se couchant tard devant une bouteille d'aquavit et refaisant le monde à grand geste brassant l'air frais de la rive. Le clapotis léger des vagues du lac était comme une conversation partagée. On les retrouvait parfois, tous deux au matin, revenant de la forêt, ayant encore un peu de l'alcool de la veille dans les yeux.
Pour l'instant, le Commissaire Jahouel essayait de comprendre son ami Vatanen qui tentait de lui faire saisir les qualités architecturales de leur génie national de l'architecture, Aalvar Alto.
- Grand, respire, tu vois. Espace là, lumière partout partout lumière ! Tentait en français Vatanen.
- Oui, Yes et  bois, partout bois éveriouère, éveriouère. Aille laille kite. Yes ! Wood, éveriouère, répliqua Jahouel
- Mais tou voua, crime ! Crime ! Meurtre dans beauté bâtiment ! Trop triste ! Non ? Reprit Vatanen soudain sérieux et en colère, même affligé. La barque se mit à tanguer devant autant de fougue. Le Commissaire Jahouel eut juste le temps de se tenir fermement au flan de l'embarcation, évitant de tomber dans le lac un rien froid encore à cette saison.
- Oui ! Alors que beauté ! La beauté n'empêche pas le crime, tu vois ? Yourunedeurstande mon cher Vatanen ! Yourunederstande ? Beauty is not a crime but but but Beauty is not a protection for ze ouikédnesse ! Ok !
La barque se stabilisa laissant une onde concentrique partir vers le large.
- Wickedness ! tu as raison, toi. Partout. Wickedness...
Sur ce mot parfaitement prononcé par l'Inspecteur Vatanen le silence se fit. Chacun d'eux entrant en réflexion. Le commissaire Jahouel revit le corps mutilé de la cantatrice allongée sur les dalles de pierre du jardin de la maison de Aalto, une flaque de sang venant nourrir le gazon. Vatanen lui, tout en surveillant sa ligne et les mouvements imperceptibles de son bouchon, pensa à l'articulation des pièces et tenta mentalement de faire le plan de la maison du crime.
- Fisk ! Fisk ! Cria soudain Vatanen.
- Oh, oui ! Et un gros !
L'excitation fit à nouveau bouger l'embarcation, le chapeau de paille de Jahouel tomba à l'eau et partit en voyage mais le Commissaire ne s'en rendit compte que bien trop tard, trop heureux de voir son ami avoir accroché un saumon magnifique.
Le poisson vivant, remuant, tentant de toutes ses forces à rejoindre depuis le fond de la barque les eaux profondes du lac ne pouvait comprendre les embrassades joyeuses et un peu dangereuses des deux complices qui ne rentreraient pas bredouille.

Par ordre d'apparition : carte postale, édition du Alvar Aalto Museo, photographie de Maija Holma.
Merci Pascal.
Extrait du numéro spécial Alvar Aalto, l'Architecture d'Aujourd'hui, 1950. Fonds bibliothèque Agence Lestrade.










dimanche 18 juin 2017

Les raisons des images



- Tu vas prendre, tiens... Euh... Cette photo. Tu vas t'asseoir, te calmer un peu et tu vas me calculer le poids et la masse de béton pour une cheminée de ce genre.
- Purée ? Quoi ? Non mais tu rigoles comment que tu crois que...
- Allez ! Allez! Tu discutes pas ! Tu remontes pas tant que t'as pas essayé. Je dis pas réussir, je dis au moins avoir fait l'effort d'essayer. Tu peux le faire.
- Mais bon, Merde fais chier...
- Oh eh, tu te calmes et tu me parles sur un autre ton d'accord ? Sinon c'est clair, tu restes cet été ici, avec moi pour finir le chantier d'Ivry et...
- Ok ok ! Je le fais ce putain de calcul. Donne-moi une heure, une petite heure et tu pourras me foutre la paix.
Le silence se fit. Jean-Michel regarda Mohamed prendre sur la table les règles à calcul, deux rapporteurs, les perroquets, et le guide-calculateur du béton armé. Il posa son menton sur son bras accoudé sur la grande table. Sa jambe gauche était prise d'un tremblement irrépressible qui faisait un léger tac tac tac sur la table. Jean-Michel se mit en face de son fils, le regarda dans les yeux, attendit qu'il ait vraiment commencé le travail.
- Peux pas savoir la hauteur de ta cheminée, j'ai aucun point de repère.
- Tu plaisantes ! Regarde l'image, tu trouveras. Taille moyenne d'un ouvrier maçon, disons un mètre soixante-quinze. Voilà ta base.
La mâchoire serrée, tapotant la table avec le réglet, Mohamed commença à mesurer.
- Ouais mais y a la distance entre les personnages et la cheminée qui les rend plus grands. J'vais tout de même pas faire une projection en perspective pour établir la proportion et...
- ........
- Ok, ok ça m'aide vachement ton silence....
- .......
Jean-Michel saisit alors le journal et se mit à lire. Derrière la barrière des pages largement déployées du journal, il esquissa un sourire que son fils ne put voir. Il entendait marmonner Mohamed entre ses dents. Quelques mots jaillissaient ainsi : hauteur, faire l'addition, purée, purée, pas l'épaisseur.
- Papa ?
- Oui ?
- J'ai pas l'épaisseur là, vraiment comment je fais pour la masse ?
- Bonne réflexion. Oui. À ton avis ? Constante ?
- Euh... Non... Dirais plus épaisse en bas et en couronne. Moins au creux. Disons conique de surface ?
- Voilà. Disons conique de surface. Et partons sur un vingt-cinq par soixante et....
- Non, non, désolé Papa mais là c'est trop et pas assez. Je serais parti sur un dix-sept au mieux et quatre-vingt en socle pour...
- D'accord ! Je prends.
Le silence se fit à nouveau. Le crayon fit des sillons de cheveux sur la tête de Mohamed tant il se le passait sans cesse dans sa chevelure. À nouveau, il se mit à marmonner.
- Volume intérieur, rayon du cylindre par PI et je multiplie, je retire l'épaisseur et...
Après vingt-cinq minutes et arrivant à la dernière page de son journal, Jean-Michel demanda :
-Alors ? T'en es où ?
- J'ai le volume mais pas le poids. Mais bon c'est trop facile ça.
- Tu as pensé au ferraillage dans ta soustraction ?
- Purée, bordel !
- Eh oui...
Momo reprit ses calculs. Il regardait de temps en temps si son père le surveillait et il trouvait alors toujours ses yeux qui le fixaient.
- Je pars sur un ferraillage en couronne aussi ? Genre panier ?
- Oui, si tu crois que ça tiendra.
- pof pof pof, ba oui avec des piliers en reprise de charge. Piliers en...
- Piliers en V. Oui. Allez, dépêche-toi, j'ai faim................................................................................
..............................................

- Et il trouva ?
- Oh oui ! Enfin avec le peu d'informations qu'il avait, il s'était débrouillé. Tu devrais lui parler de cette photo la prochaine fois que tu le verras et il te le dira lui.
- Mais il put partir en vacances alors ?
- Oui, avec ta mère et tiens-toi bien, il eut même le droit d'y aller avec la DS !
Alvar éclata de rire en écoutant la conclusion de son oncle Gilles.
- Ils avaient quand même une drôle de relation ces deux-là non ? demanda Alvar.
- Ba faut avouer que ton père, il aimait bien faire des conneries et il était parfois ingérable !
- Il avait fait quoi cette fois-ci pour mériter cette punition ?
- Je sais plus... Découché sans doute sans avertir. Tu sais ça. Il partait comme ça des fois, ton père. Pas longtemps. Il partait. En fait, il ne rentrait pas. On le voyait le matin au petit déjeuner comme d'habitude puis, le soir, on attendait. Et rien. Il ne rentrait pas, ne prévenait pas, rien, silence radio. Cela inquiétait Mamie Jocelyne et bien entendu rendait folle Yasmina car elle voyait que cela peinait tout le monde. Mais c'était incontrôlable. On le retrouvait parfois errant. Il fut ramené à la maison comme ça par des copains, des gendarmes. Tu imagines...
- J'ai essayé d'en parler avec lui une fois et il m'a juste dit que c'était comme un vide.
- Ah oui...
- Oui. Et tu sais ce que c'est ce bâtiment avec ces cheminées de refroidissement ?
- Oui, enfin, une centrale thermique. C'est pas écrit ?
- Non. Et David veut savoir pour l'expo si le grand-père a travaillé dessus mais vu les costumes des ouvriers, j'y crois pas et David non plus.
- Ouais. C'est évident. Un truc dans le Nord. Je crois. Tu as demandé à ton père ? Momo est le plus apte à te répondre. Après tout, il a étudié cette photo avec attention !
- Il m'a dit que, franchement, il n'avait pas envie de se souvenir.........................................................
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Walid avait sorti des rayons tout ce qu'il avait pu trouver sur les centrales nucléaires. Il regardait avec attention tous les détails, avait lu en diagonale les dates et avait conclu rapidement que de telles cheminées de refroidissement pouvaient avoir été construites pour autre chose qu'un programme nucléaire même si, aujourd'hui, on a tendance à les assimiler. Il avait retiré ses chaussures et, quasiment seul dans la bibliothèque de l'école à cette heure tardive, il se promenait d'un rayon à l'autre, en chaussettes. Sur l'un des postes informatique, il tapa quelques mots sur un moteur de recherche : cheminées, histoire, refroidissement, béton. Il chercha, passa des pages, tomba sur des sites certes très techniques mais qui ne lui donnaient pas l'information qu'il cherchait, identifier le lieu de ces cheminées sur cette carte-photo. Il trouva d'abord que de telles cheminées pouvaient avoir été construites pour des centrales thermiques. La brique très présente dans l'image et le château d'eau lui permirent assez rapidement de penser qu'il pourrait bien s'agir d'une centrale thermique au charbon dans le Nord ou dans l'Est. Alors qu'il faisait défiler les images sur l'écran, pianotant sur le clavier, regardant avec attention les détails pour trouver un indice, il se vit partir dans des réflexions abstraites, son œil quoique mobilisé absolument par les images, en laissait d'autres, mentales, prendre le dessus. Il voyait Jean-Jean croisé pour la première fois, dans les escaliers de l'école, il y a six mois alors qu'il était accompagné de Denis. Il se rappela d'ailleurs que c'est Denis qui, le premier, lui parla. Walid essaya alors de trouver dans ce souvenir, dans cette projection mentale de Denis, le signe avant-coureur de son drame, comme si, visualiser le disparu à un moment perdu à jamais permettrait d'en saisir l'épaisseur, et même, de prévenir ce fantôme de son histoire tragique. Puis, Walid sur cet écran, celui-là même qui forme seul ces images, vit Jean-Jean, hier, tentant de retenir un carton avant sa chute dans l'agence Lestrade et comment avec ses bras tendus, il n'avait pas réussi à retenir la masse d'archives vers le sol, se retrouvant debout avec à ses pieds des monceaux de papiers à trier. Walid entendit alors pleinement le fou rire de Jean-Jean résonner dans l'agence. En fait, c'est la voix de la documentaliste qui le réveilla de sa disparition momentanée de la bibliothèque, lui indiquant que c'était maintenant l'heure de la fermeture.
Jetant vite un dernier regard sur la centrale thermique de Morcenx, il essaya de se rappeler ce nom. Il remit ses chaussures, quitta le lieu.
Son téléphone vibra dans sa poche. Il reconnut la sonnerie attribuée à Jean-Jean. Il ne décrocha pas. Il savait que ce signal ne le nécessitait pas........................
.....................................
Je regardais la ligne des ouvriers tous porteurs d'une casquette large et qui regardaient le photographe ayant reculé suffisamment pour que les immenses tours réfrigérantes rentrent dans le cadre. J'aimais immédiatement ce rendez-vous d'image, comment ceux qui travaillaient là, avaient formé une ligne de front devant le travail en cours, tentant ainsi d'en assimiler la responsabilité mais surtout la fierté. Dans le bas de l'image, à l'arrière des ouvriers, le bordel du chantier, les échafaudages, des constructions provisoires dont la fragilité de l'instant contrastait avec la solidité du béton coulé. Il est toujours émouvant de se rappeler cet éphémère et son esthétique de cabane. J'aime toujours me souvenir que le béton était coffré ainsi à cette époque, dans des lits de planches mal dégrossies comme celles des cercueils d'un western spaghetti.
Je regardais les visages autant qu'il est possible avec un agrandissement. Je voyais des sourires sur des bras croisés et une certaine jeunesse aussi. Les habits, pauvres, ravagés par les rapiècements, sont bien ceux du travail sauf pour des hommes en petit groupe détaché à la gauche de l'image où le canotier sur la tête semble même incongru dans ce moment.
Comme toujours, je me perdais dans les conjonctures de la mort. La présence figée, l'indéniable rapport que j'entretenais alors avec eux n'avait aucun sens. Aucun. L'histoire de l'architecture ne pourrait pas cette fois me tirer d'une langueur, de la forme désespérée de cette rencontre inutile. Je pourrais bien regarder ces visages, ces corps pendant des heures, rien ne fera rencontre, au mieux des  digressions sur le réel de leur vie.
Je ne saurai rien des rapports de chacun d'entre eux avec l'autre, je ne saurai rien de celui qui fit l'image, ce tombeau somptueux. Je ne saurai rien de ce que chacun aura pensé de son image ni même s'il eut l'occasion de la voir, de la partager. Le voyage d'une image jusqu'à mon pouce et mon index la pinçant reste aussi un trouble. Pourquoi est-tu venue à moi image ?
Je faisais mine de regarder l'architecture de ces tours réfrigérantes, d'avoir quelque chose à en dire, de tenir la conversation sur l'image avec Walid et Jean-Jean. J'écoutais à peine les conclusions de Walid sur son enquête menée en début de semaine. Mais je n'étais pas présent. Je n'étais pas là, avec eux à Sèvres. Comment aurais-je pu ?
Le tintement aigu d'une cuillère contre le bord d'une tasse de thé me réveilla. Je regardais Walid assis en face de moi, les coudes posés sur la table de l'agence. Son téléphone posé à sa droite. Il me dit simplement en me regardant revenir :
- Pareil.

mercredi 14 juin 2017

Nouveau scandale. Oui... Encore...

Si vous êtes de ceux qui aiment une forme subtile et joyeuse d'architecture, de ceux qui croient que ne rien céder de l'intelligence ne veut pas dire construire seulement pour une élite, de ceux qui savent que le verbe habiter est le plus beau, que l'urbanité est faite de voisinage, de partage, mais aussi de cachettes, que la végétalisation n'est pas un décor pour faire une démagogie écologique, qu'enfin vivre dans son architecture est toujours le signe chez une architecte d'une fidélité à ses utopies et à ses théories, alors vous allez signer la pétition ci-dessous pour sauver La Maladrerie, œuvre géniale car humaniste de Renée Gailhoustet.
Une fois encore, l'aveuglement est total. Le pragmatisme sert la bêtise. L'absence de pensée fait le jeu du faux-semblant. Toucher à la végétalisation de La Maladrerie ce n'est pas seulement croire résoudre un problème c'est éradiquer toute sa qualité, c'est ne rien avoir saisi de la leçon architecturale et surtout d'un Patrimoine architectural pourtant observé, copié, jalousé par les plus grands noms de l'Architecture Contemporaine. Je sais que Rem Koolhaas vient là.
Mais comment en France en est-on arrivé là ?
Comment a-t-on pu ainsi laisser dans des mains aussi peu éclairées le devoir de pérenniser des œuvres aussi importantes ? Après le scandale de la Cité des Poètes à Pierrefitte-sur-Seine, voilà qu'est attaquée l'une des plus belles réalisations du logement social en France. Il suffit d'avoir la chance de parcourir et de visiter les constructions de Madame Gailhoustet pour saisir l'incroyable chance de vivre là.
Signez, partagez, diffusez cette pétition. Rendez-vous dès que vous le pourrez dans les architectures de Madame Gailhoustet, racontez votre visite et votre espoir d'une France qui, enfin, se rappellera qu'elle a su, à une époque pas si lointaine, produire pour tous une architecture sociale de qualité.
Je vous donne quelques extraits du livre Éloge du Logement, Renée Gailhoustet, SODEDAT 93 et Riposati éditeurs, 1993.
Signez ICI  !



































































mardi 13 juin 2017

Donner forme à la torpeur

On sait comment Guimard suivi par une foule de petits Maîtres de l'Art Nouveau a su donner à son style une reconnaissance d'époque, quelque chose qui immédiatement fait penser à lui, sans pourtant être son œuvre.
Il en va sans doute ainsi de Jean Balladur.
Souvent, on voit ainsi des constructions affichant clairement dans leur jeu de formes des similitudes avec La Grande Motte, offrant des courbes dans tous les sens, aux façades découpées de percées arrondies ou des surfaces de béton pliées un peu baroques dont le fonctionnalisme laisse la place à des signes un peu grandiloquents.
Regardons :


Cette carte postale de Port-Camargue par Combier nous montre clairement l'Hôtel Le Chabian qui affiche trois étoiles tout de même... Comme Combier est un éditeur intelligent, il nomme l'architecte de cet Hôtel, M. Munné à Nîmes.
Il est assez clair que M. Munné a dû bien regarder La Grande Motte et surtout son quartier appelé La Motte du Couchant. On y retrouve le vocabulaire où tout se courbe pour offrir une modernité joyeuse, comme dansante sous le soleil, comme si l'espace des villégiatures permettait au béton des extravagances qu'il ne peut s'offrir dans le tertiaire. On aime l'élan un peu inutile des pointes triangulées sur le toit de l'accueil du Chabian ! Sans doute ce que l'architecte appellera un signal, reprenant les ailes de l'oiseau sur le logotype de l'Hôtel. Est-ce que Chabian est le nom local d'un oiseau marin ?
On les voit mieux ici :




Toujours chez Combier, cette fois la carte postale est limpide. Un grand aplat de ciel, un grand aplat de sable, une grande courbe percée en continu de la même alternance et l'édicule de l'accueil au loin. La fonction de la carte postale ici est de montrer l'Hôtel et de permettre sans doute d'y faire une croix ou un signe pour indiquer sur sa fenêtre la chambre dans laquelle on passe un bel été.
Il est certain que depuis cette chambre, il doit être heureux de voir le ciel découpé ainsi au travers d'une courbe comme si Matisse lui-même, d'un coup de ciseaux avait ouvert l'horizon.
Alors nous restera à découvrir davantage le travail de M. Munné, architecte. De définir mieux ses liens avec Balladur, avec la Mission Racine, comment il en fut l'un des acteurs. En tout cas, la carte postale permet de rendre visible cette diffusion d'un type, ce qu'il faudra bien appeler le style Balladur.
Le Chabian continue de lézarder au soleil. Tranquillement, ondulant de tout son long comme si le temps lui était passé par dessus sans faire rien bouger de sa torpeur.
Et c'est heureux.

dimanche 4 juin 2017

Mazingarbe, the place to be young

Il y a sur notre territoire encore un peu de ces petites architectures intelligentes dans leur fabrication, socialement passionnantes et qui, en plus, sont extrêmement populaires. Il s'agit des Clubs des jeunes, appelé "opération Mille Clubs" comme il y eut l'opération "Mille Piscines".
Il se trouve que Mazingarbe est une ville qui a vu, sur son territoire, les deux programmes réunis !
The place to be, pour nous amateurs de ce genre architectural.
Regardons d'abord le "Mille Club" :



Les éditions de l'Europe par Pierron nous montrent un très bel exemplaire de ce Mille Club, ici si je ne me trompe pas, le modèle BSM Tridim des architectes Goddeeris, Deleu et Thoreau. N'est-il pas beau ce club ? Tout de blanc, tout de courbes, affichant la structure métallique fine sur sa façade dont les ouvertures forment un contraste sur cette blancheur. On remarque aussi le carrossage du treillis métallique qui fait l'essentiel de la couverture, treillis invisible depuis l'extérieur mais qui se voit très bien ici sur cette photographie empruntée à l'ouvrage "les années Zup".


Pas de doute, il s'agit d'une belle architecture, à l'écriture simple, franche et aussi par ses courbes certainement accueillantes et rassurantes pour un public qui pourrait être rebuté par un signe trop fort, trop solennel. Entre cabane, tente de camping techno, petite fabrique, le Club des Jeunes Tridim avait beaucoup d'atouts et notamment celui de sa modularité. Une fois encore la carte postale a su enregistrer cette petite chose qui a marqué par son rôle social cette période.
Pour information, c'est pour l'instant, le seul Mille Club de ce type dans ma collection. Une rareté donc.
Je vous montre un exemplaire un peu défraîchi de ce même Mille Club Tridim, ici photographié dans la région du Mans et découvert grâce à Nicolas Hérisson. Ira-t-on le démonter Nicolas ?


Et maintenant, une icône plus accessible, surtout si on vient piocher ici sans remords :



Cette piscine Tournesol, nous la connaissons déjà, prise sous un autre angle ce qui prouve que les éditeurs étaient attachés à cet objet qui devait donc avoir un vrai potentiel marchand.
Mais avouez que ce point de vue sur cette piscine Tournesol de Mazingarbe lui donne une allure et un esprit très différents !
D'abord le ciel n'est pas bleu, l'ensemble baigne dans une demi-teinte grise et un peu glauque au sens premier de ce mot.
Cela provient sans doute du premier plan très gris composé par ce monument en forme d'obélisque et de son banc circulaire en pierre agrémenté de lions eux aussi en pierre sculptée...
Mais enfin, qu'est-ce que cette piscine Tournesol et son style de soucoupe volante Pop viennent faire dans un Grand Ordre un rien Bofillien ?
Je ne sais...
Et, pire, je ne trouve pas cette piscine qui semble bien avoir disparu avec son ensemble sculpté. Nous attendons des témoignages des habitants de Mazingarbe pour nous raconter cette histoire de collage et de disparition. Car, au-delà de ce choix, ce qui est assez amusant c'est bien que cela compose un ordre urbain assez cohérent dont la verticale de l'obélisque semble répondre à la courbe de la piscine comme un immense cadran solaire ou un objet scientifique quelconque dont on aurait oublié l'usage. La poésie urbaine naît souvent de ce genre de collage dont nous ne pourrons pas décider d'un hasard ou d'une volonté. Le vide total de personnage accentue le mystère de cette composition géométrique un rien ardue.








jeudi 1 juin 2017

Les Becher pour pas cher

Si vous êtes comme moi, désireux d'avoir dans votre salon, entre la télévision grand écran et la broderie au point de croix, une œuvre originale de Bernd et Hilla Becher, mais que vous avez le budget d'un sous-verre des Emmaüs, alors ne vous reste que cette solution :




Oui.
J'aime autant ceux-là.
Pas plus mais autant. Ce que je veux dire par là c'est que, si ce que ce j'aime chez Bernd et Hilla Becher, ce sont les points suivants : documenter, maintenir par l'image une présence, permettre à chaque objet de s'exprimer dans une égalité à l'autre, inventer un point de vue, faire du volume une image, raconter une histoire industrielle et donc, une histoire personnelle de celle-ci, chanter la variété infinie des formes pour une fonction similaire donc chanter l'imaginaire, collectionner car classer c'est penser alors, ces trois cartes postales de châteaux d'eau sont bien aussi belles, justes, fortes et nécessaires que des photographies des Becher. Et, il n'est même pas question ici de railler l'existence de celles-ci face au travail des deux très grands photographes mais juste, au contraire de dire que leur regard appartient à un monde, monde industriel, monde de l'objet fabriqué et que ce regard construit est la manière mais aussi la raison pour lesquelles on les remet au monde.
La raison.
Pour ces trois cartes postales, il s'agit de promouvoir la société du Ciment armé Demay Frères. Il s'agit de publicité, sans aucun doute. Elles sont en phototypie par J. Bienaimé de Reims. Mais montrer, représenter les réalisations, réclame d'évidence une méthode mettant en avant ce que l'objet porte en lui de particulier à sa tâche. C'est exactement, excusez-moi, la documentation sous-jacente sous l'œuvre des Becher. Retenir avant la disparition ou permettre l'admiration au moment de la naissance sont les points opposés d'une même ligne tendue. Il s'agit certes, de photographie. Il s'agit d'une distance à l'objet, de le rendre lisible en une seule prise de vue, le tenir totalement dans une seule image qui se voudra pour la promotion ou la documentation, la plus attentive possible à l'objet, chantant au mieux ce que l'entrepreneur appellera sa qualité et que les Becher nommeront sa particularité. On voit comment le même ciel blanc dégageant la forme, comment les verticales montent toutes droites, comment la contextualisation paysagère est ici réduite à sa simple présence. On voit comment, par contre, l'entrepreneur Demay Frères raconte dans son cartouche, le lieu, les capacités, l'architecte, alors que les Becher portent les constructions par leurs seules images. En fait, ce que les mauvais artistes veulent réduire à une "typologie" n'est, ni chez les Becher, ni chez Demay Frères une question. Dans les deux cas, nous sommes bien quelque part, et devant quelque chose. Et ce devant soi, ce ça, cette présence, debout dans le ciel, doivent d'abord raconter leur force, leur aura. Et là où les Becher coupaient la végétation au pied des objets, Demay frères laissent le petit sapin, l'échelle, la cour de la ferme. Car cela est.
Simplement.
Cela est.
J'aimerai toujours ceux qui, par leur photographie, racontent la présence sans faire semblant d'en inventer la réalité, sans prendre cette présence pour une prise de chasse, sans l'incongruité de celui qui croit voir ce que le commun laisserait à l'extérieur du monde contemporain. Nous ne vous avons pas attendu. Nous appartenons à cette histoire de la photographie qui ne met pas au monde un corpus mais qui simplement, dans la lumière retenue, raconte d'abord que nous sommes debout face à ce monde dont l'infini des formes, des histoires, des disparitions sont un territoire qui ne mérite aucune clôture typologique ou conceptuelle mais seulement l'immense joie de nous y rencontrer.