samedi 28 octobre 2017

Jean-Louis Heng est de Sevran

Je n'ai jamais fait ça.
Je vous prie de m'excuser si cela peut apparaître un rien déplacé mais je vais m'adresser tout particulièrement à l'un de mes lecteurs, qui est aussi l'un de mes étudiants. Il (ou mieux) Tu viens d'une ville que je ne connais pas mais qui a en somme une forme particulière faite d'images trompeuses de sa réputation : Sevran.
Je ne parlerai pas et je ne discuterai pas de cette réputation mais bien d'une image particulière dont tu reconnaîtras le lieu que toi, tu connais.
Jean-Louis, voici :


La carte postale Lyna (éditeurs, appellez-moi !) fut expédiée en 1974, j'avais sept ans et toi, Jean-Louis tu n'étais pas là. La carte postale nous montre la Mairie de Sevran. J'avais fait le pari de t'expliquer pourquoi on pouvait bien la trouver belle et Jean-Louis tu étais impatient à cette leçon. Vois-tu l'architecture c'est bien entendu souvent une représentation, c'est souvent la manière dont nous pouvons en discuter, là, le bâtiment dans la main, contenu dans une carte postale ou pour toi sur ton téléphone portable comme tu le fais si souvent pour me montrer tes balades urbaines. Tenir l'image, tenir ainsi ton monde, tes lieux dans nos mains est toujours une chose que je trouve incroyable, toi tu trouves cela aussi naturel.
Alors je démarrerai ici depuis cette image d'abord sur le haut, sur le ciel bleu cela va de soi. Le ciel est bleu pour dire la lumière, pour dire aussi la convention de ce type d'image, tout comme l'arbre au premier plan semblant par ses branches nous présenter enfin l'objet.
D'une grande rigueur, presque d'une géométrie outragée, surpassée, le petit bâtiment qui fait cette Mairie est d'une extrême simplicité visuelle comme si absolument rien d'inutile ne devait venir perturber l'ordre de sa construction. L'ordonnancement de cette façade ne raconte rien d'autre que l'alignement des modules du mur-rideau déposés entre les poutres noires de la structure métallique. C'est une belle cage métallique qui reçoit ces panneaux préfabriqués en usine ce qui, tu vois, Jean-Louis, me réjouit tout particulièrement. J'aime quand le bâtiment affirme sa fonction mais surtout sa construction, raconte par la vue sa fabrication. Tout ici est lisible, d'une clarté époustouflante dont d'ailleurs la blancheur des panneaux en contraste avec les verticales des poteaux noirs accentue encore cette transparence constructive. Tu vois ?
Souvent ce genre de construction était une réponse à une forme d'urgence, de nécessité impérieuse de construire vite une annexe pour peut-être répondre rapidement à l'augmentation de population de ta ville, au boum démographique des Trente Glorieuses. J'imagine peut-être à tort tes parents venant là déclarer ta naissance. Tu es de là.
La Dauphine Renault dont je suppose que tu ne connais pas l'existence résonne pour moi de souvenirs personnels. Les deux autos doivent être celles du personnel de la Mairie, elles sont garées sur le parking réservé.
Une chose encore me séduit, une chose dont je parle parfois sur ce blog et qui est un élément important dans ce type d'architecture et qui est souvent oubliée : les stores en textile.
Souvent d'une couleur vive, ici un jaune puissant, les stores par leur aplat de couleur, l'alternance joyeuse de leurs ouvertures ou de leurs fermetures font chanter la façade simplement comme si l'orthogonalité d'un Mondrian pouvait devenir un cinétisme d'usage.


Regarde bien Jean-Louis comment l'ouverture de la fenêtre est repoussée dans l'angle droit du panneau pour le deuxième étage puis repoussée à gauche pour le premier étage. Cette alternance permet soudain à l'angle du bâtiment de faire se toucher deux ouvertures. On devine même en haut le bleu du ciel qui passe au travers de l'angle. Ça m'émeut cette transparence. L'autre jour avec Claude nous avons photographié un très bel immeuble au Havre qui jouait lui aussi avec ces stores sur sa façade dont la modernité venait bien aussi de ces morceaux de tissus rendant compte des habitants et de leur désir de lumière. Regarde Jean-Louis :




Parfois, je rêve qu'un étudiant en architecture fasse une histoire du store dans l'architecture moderne.
Vois-tu également sur la carte postale de la Mairie de Sevran les lignes grises qui séparent les étages ? Elles sont sans doute les signes extérieurs de l'épaisseur nécessaire aux gaines techniques : eau, électricité, chauffage et téléphone. Dans cette épaisseur camouflée sans doute par un faux plafond à l'intérieur se cache bien l'ensemble de la mécanique du bâtiment. Peintes en gris, ces lignes permettent d'étirer la façade, de lui redonner de l'horizontalité et donc d'en alléger visuellement l'impact.
Tu m'as envoyé sur mon téléphone trois photographies de cette Mairie de Sevran en cours de démolition. Tes photos permettent bien de lire la structure de l'ensemble et je m'autorise à les reproduire ici. Si cela te dérange, dis-le moi. Tu comprendras alors, devant le mouvement des villes, devant leur transformation que la carte postale même prise dans son genre, dans ses codes, te permet bien d'en suivre l'histoire. Les cartes postales constatent, tout comme toi et tes photographies. Elles disent que quelqu'un est venu là et a regardé. C'est déjà bien.



on devine sur l'horizon les immeubles vus ici :http://archipostcard.blogspot.fr/2010/08/volumetries-de-banlieue.html

Je n'ai pas le nom de l'architecte mais je crois qu'il doit être un architecte associé sans doute au fabricant de panneaux, à une société d'architecture métallique. On reconnaît bien ce type d'architecture qui, à cause des collèges Pailleron, eut une mauvaise réputation. Pourtant, le mur-rideau sur structure métallique a beaucoup de qualités à la fois structurelles et esthétiques. Alors tu m'envoies une image de cette mairie en déconstruction. Elle disparaît sous ta génération. Tu l'as regardée car tu regardes beaucoup ta ville, la ville. C'est bien. Je sais que ce que tu aimes c'est apprendre, que tu crois vraiment que les objets autour de toi te parlent un peu plus que l'idée seule que l'on se fait de la banlieue et des gens qui l'habitent. Je ne viens pas de là.
Depuis quelque temps j'écoute Eddy de Pretto. Et en particulier une chanson, Beaulieue. Je t'en ai parlé par SMS hier soir.
Dès la première écoute j'ai pensé à toi et à tes camarades Joris et Farid. J'ai pensé à vous. Eddy de Pretto lui, vient de Créteil, j'en reparlerai certainement ici. Mais les paroles de sa chanson, son regard distancié et aimant à la fois me font penser à vous. Excuse-moi si je me trompe et je me trompe sans doute.
J'espère avoir rempli ton attente et nous en reparlerons après les vacances. Tu seras retourné à Sevran et moi dans mon pavillon Phénix. On trouve le bonheur où on peut. Il paraît qu'on vient tous de quelque part, pour ma part, j'aime mieux les carrefours que les ports d'attache car ils me permettent, les carrefours, d'avoir croisé nos chemins.
Bien à toi, Jean-Louis.


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