samedi 21 janvier 2017

Poser des meubles chez Corbu



Nous poursuivons la visite des appartements de la Cité Radieuse à Marseille de Le Corbusier, nous continuons de nous étonner du mobilier, des espaces, des décors qui l'animent et en font un lieu habité et non rêvé.
Enfin ! Plus d'utopie !
Cette carte postale appartient bien à la série éditée par Ryner, Société Édition de France. Nous n'aurons pas de nom de photographe, ni même de l'habitant mais la carte postale est tamponnée par Voyagence comme beaucoup d'autres vues sur ce blog.
La carte postale n'est pas datée ni expédiée.
Mais reconnaissez-vous cet espace ?
Pour ma part, ce sont les arums qui m'ont rappelé immédiatement que j'étais déjà venu là :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/10/meubles-immeuble-le-corbusier.html 



Étant donné ce bouquet, il est évident que ces clichés d'intérieur de la Cité Radieuse en vue d'une production de cartes postales ont tous été réalisés dans le même temps. Cela explique sans doute ce mélange d'images composées, rangées et l'intimité qui malgré cela s'affiche tranquillement dans de menus détails qui prouvent qu'il ne s'agit pas d'un appartement-témoin mais bien d'un lieu de vie. Dès que j'ai reconnu le lieu grâce aux fleurs, j'en ai retrouvé aussi ce sentiment d'un mobilier un peu lourd, un peu bourgeois, un rien épais et massif encore pris dans un Art Déco finissant où marqueterie et bois précieux s'associent dans des formes parfois modernes (la petite console) parfois très classiques comme les chaises ou le monumental bahut à droite. Je crois que seule la céramique posée sur ce bahut lui donne son caractère très cinquante un peu comme celui de Dubroc dont Madame Arpel est si fière.

 


 

 



On s'amusera des flambeaux, des appliques sur le mur, vraiment difficiles pour moi à aimer. Le coffrage décoré de l'escalier nous permet de bien reconnaître l'intérieur d'un appartement de la Cité Radieuse... Est-ce que, comme moi, vous avez mis du temps à comprendre ce détail ? Regardez :



Je ne comprenais pas cette percée dans la cloison.
Puis... j'ai compris qu'il s'agissait simplement d'un immense miroir ! Malheureusement celui-ci ne nous donne pas à voir le photographe comme dans cet exemple. Par contre, il est touchant de pouvoir lire dans la succession de ces deux points de vue sur le même salon, les déplacements du photographe, d'imaginer son corps dans cet espace, son désir d'en prendre en champ et contre-champ les volumes. Il ne fait aucun doute que le miroir offrait aussi une lumière minimum qui manque un peu, la photographie est un rien sombre, tenue dans une valeur continue d'un gris sourd que seuls les éclats du reflet et de l'ouverture très loin au fond animent un peu. Le miroir a-t-il eu comme fonction un désir des habitants de multiplier la lumière voire même d'agrandir l'appartement ?
J'imagine (et je m'en excuse) le photographe et la Maîtresse de maison, arrangeant ici un vase, déplaçant ici une chaise et se mettant tous deux derrière l'appareil photographique pendant la pose, le chien dormant derrière eux. J'imagine le mari parti en courses, ayant acheté sur les conseils de sa femme, un bouquet d'arums pour mettre dans le vase de Baccarat acheté l'année dernière lors de la visite de la ville. Tout devant tenir dans le cadre, à la fois les espaces de l'architecture et les joies de l'habitation.
Combien de temps les habitants de cet appartement ont pu envoyer en cartes postales leur appartement ? Comment les autres habitants s'amusaient-ils de pouvoir voir les aménagements de leurs voisins ? Pourquoi c'est cet appartement qui fut choisi et donc est devenu une sorte de modèle ? Quelle conversation, quelle rencontre, quelle intimité ont permis au photographe de venir là au lieu d'aller dans l'appartement du dessus ou à côté ? Je ne le sais pas. Reste que pour l'instant, dans ma collection de cartes postales, il n'existe pas d'autre exemple de logements des Trente Glorieuses ayant eu l'opportunité de montrer ainsi son Art d'habiter. L'exception de la Cité Radieuse est donc appuyée ici par ce désir d'en partager à la fois l'image mais aussi le programme. On s'aperçoit donc que sa Modernité, sa fable, sont en quelque sorte, et c'est heureux, interprétées toujours librement par ceux qui y circulent, s'y assoient, s'y couchent, y rangent la vaisselle.
On habite là, il n'y a pas de doute.

Pour revoir les autres articles sur le mobilier des Cité Radieuses :
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/02/le-corbusier-habitable.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/04/le-carnet-et-le-corbusier.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/04/une-folie-marseillaise.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/01/la-photographie-accuse-tort.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/03/pieces-deau.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/09/le-corbusier-dans-ses-meubles.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/09/le-corbusier-2-dedans-2-dehors.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/08/un-reflet-tres-moderne.html
 

dimanche 15 janvier 2017

Profondeur de chant brésilien


Le silence se fit.
On entendait uniquement le bruit des talons sur le sol. Étrangement le groupe d'architectes n'arrivait pas à se dissoudre dans l'espace comme il avait su le faire lors des visites de la ville. Le choc était total comme si la lumière était un uppercut et l'espace un crochet du droit.
Jean-Michel Lestrade était presque tremblant. La perception du plan et la mise en fuite de la profondeur ne laissaient au regard aucun obstacle, aucun point, rien qui ne puisse faire autre chose que d'étirer les distances et même le temps.
Suspendu.
Littéralement suspendu dans cette architecture qui devenait moment.
On parlait bas, on n'osait avancer, on voyait même des membres du groupe d'architectes qui refusaient obstinément de poser leurs chaussures poudrées par la terre rouge de Brasilia sur les tapis.
Jean-Michel devant cette débauche de modernisme ne put s'empêcher de penser que ce Palais de l'Aurore portait bien son nom. C'était bien depuis cette lumière que l'architecture d'aujourd'hui devait prendre son jour naissant. Enfin, après les quelques minutes d'étourdissement, tranquillement, le groupe se fractura et, de minuscules audaces en petites tentatives de saisir le lieu, on vit les architectes partir à la conquête de ce Palais de L'Aurore, résidence officielle du Président du Brésil. Là, un collègue touchait le poteau, ici, un autre osait s'asseoir sur un siège Barcelona de Mies van der Rohe, un autre soulevait les tapis. Mais un seul sortit un carnet, en souleva l'élastique pour en ouvrir les pages et se mit à dessiner au crayon bleu, tranquillement installé sur la banquette. C'était Jean-Michel. Rapidement, en quelques traits, il tentait de représenter l'espace, chercha les hauteurs, les angles, les lignes pour donner à son dessin le vrai sens de cet espace d'Oscar Niemeyer. Jamais, il n'oubliera ce moment. Il s'amusa de voir soudain chacun des sièges occupé par un architecte français du groupe. L'espace était ainsi ponctué de têtes chapeautées à l'intérieur desquelles les représentations agissaient : des crânes, petites boîtes, pleines d'images enregistrées à garder pour le retour. On photographiait peu finalement.
























Alors que Jean-Michel hachurait rapidement une ombre, quelque chose d'imperceptible le réveilla au présent. Un son. Non, une musique. Mieux, une voix.
Depuis son siège, Jean-Michel put placer cette voix sur la mezzanine. Une femme chantait, vocalisait doucement tentant de placer sa voix dans l'écho de l'espace. Un chant profond qui lui fit penser à Yma Sumac que Jean-Michel aimait tant. Depuis sa place, il ne pouvait voir la chanteuse, il ne pouvait que l'entendre. Il demanda au guide qui chantait ainsi. Ce dernier lui répondit que l'on répétait pour un gala ce soir mais qu'il ne savait pas qui était la mystérieuse chanteuse. Il fallait partir.
Dans une dernière tentative, sur la montée d'un octave, Jean-Michel prit l'escalier métallique. Il ne réussit à voir que les chaussures de soie bleue de la chanteuse avant d'être arrêté par le guide.
-Vous n'allez pas encore nous quitter, dit gentiment le guide à Jean-Michel. Nous devons poursuivre la visite !
À contrecœur, Jean-Michel redescendit. Il eut le temps depuis le promontoire parfait que lui offrait l'escalier de regarder une dernière fois cet espace. Une note grave et longue poussée par la chanteuse remplit le volume.
C'était comme si l'architecture elle-même lançait son chant..



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- Tu en penses quoi Émilie ?
- Oui... je suis d'accord avec toi, David, il faudrait pouvoir faire des agrandissements des photos de la revue et mettre en regard cette lettre de Jean-Michel adressée à Cardozo.
- Ouais mais avoir l'autorisation de la rédaction de L'Architecture d'Aujourd'hui ça risque peut-être d'être dur non ?
- Non Alvar, je pense que le plus difficile sera de trouver les ayants-droits des photographies de ce Monsieur Gaucherot dont, pour ma part, je ne sais rien.
Nous étions tous les trois penchés sur la revue Architecture d'Aujourd'hui de 1958 tentant de se décider de ce que nous devions montrer lors de la future exposition sur Jean-Michel Lestrade. Pour ma part, je pensais qu'il était toujours bien de contextualiser les documents de l'agence, en l'occurrence ici un courrier de Jean-Michel Lestrade envoyé à cet ingénieur Joachim Cardozo qui avait aidé Niemeyer pour la part technique du béton de ce Palais de l'Aurore. Courrier dans lequel Lestrade disait son admiration à son collègue. Alvar préférait pour sa part qu'on ne s'encombre pas trop de documents annexes qui risquaient d'alourdir la visite et puis, c'est vrai que tout cela demandait des autorisations, des prises de contacts et que, les uns et les autres nous n'avions que peu de temps.
Jean-Jean arriva. Il posa son sac à dos sur la table, ne se mêla pas à la conversation, nous regarda échanger nos opinions. Il prit la lettre de Lestrade entre ses mains, en soupesa le papier, entra en réflexion. Je compris qu'il essayait de lire le texte. Il ne disait rien.
- Comment fut ta journée mon chéri ? demanda Émilie à son fils.
- Seul.
Ce fut sa réponse et il se plongea à nouveau dans la lettre.
Je croisai alors le regard d'Émilie qui ne broncha pas et me fit comprendre de ne pas relancer.
Silencieusement, Jean-Jean me pointa sur la lettre un mot écrit par son arrière-grand-père. Je remarquai que l'ongle de son index était verni d'un noir mat, juste sur cet ongle. Je compris qu'il n'arrivait pas déchiffrer l'écriture de ces mots et qu'il me demandait de le faire.
- Euh... Oui... Voyons... Je crois que c'est "précontrainte" Jean-Jean. Oui, c'est ça, "structure précontrainte".
- Ah, oui. Je pensais aussi. J'étais pas sûr.
Jean-Jean reprit sa lecture en silence. Alvar apporta des bières et un Coca pour moi. Je regardais l'ongle noirci de Jean-Jean soulever l'opercule de sa canette de bière. Je me demandais si le vernis à ongle allait s'écailler.
- L'expo commence quand ? demanda Jean-Jean.
- Vers septembre de cette année, si tout va bien. Pour l'instant, il nous manque un peu d'argent.
- Combien ? reprit Jean-Jean.
- J'sais pas. Environ 5000 euros, répondit son père.
- Je les ai. Je les ai. Si vous voulez.
Nous ne comprenions pas bien ce que venait de dire Jean-Jean. Je crus d'abord à une blague. Mais il ne bronchait pas, ne souriait pas. Je regardais les parents, comme moi, abasourdis.
- Comment ça Jean-Jean ? demanda Émilie.
- Non, non, tu dois garder ça pour autre chose, rétorqua immédiatement son père qui, lui, avait deviné.
- C'est mon fric, il en vaut bien un autre et moi ce fric il me fait souffrir. J'trouve que là, dans cette expo, il serait bien dépensé. Et j'en aurai encore.
Un silence se fit. Personne n'osa bouger. Devant notre atterrement, Jean-Jean reprit :
- Alors j'explique à David ? Personne d'autre ne veut le faire ?... C'est mon héritage !
Tout tourna. Il me fallut un moment pour comprendre de qui Jean-Jean avait pu hériter.





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Copie carbone courrier. Tamponnée Archive Lestrade 12/59
Papier léger, type courrier par avion.


Le 2 décembre 1959
Jean-Michel Lestrade
à
Joachim Cardozo

Cher collègue, Cher ami,

De retour en France, il m'était impossible après ma visite du Palais de l'Aurore à Brasilia il y a quelques semaines de ne pas vous adresser mes sincères félicitations pour cette œuvre d'une très grande tenue architecturale dont seul votre génie structurel a permis la parfaite exécution. Admirable votre traitement du béton, admirables vos solutions pour que la structure précontrainte semble aussi naturelle que la pousse d'une branche sur un arbre. J'ai vu ici, au Brésil, la plus haute expression du génie architectural de l'Amérique Latine et ma jalousie à vos possibilités qui semblent infinies dans un monde en croissance est immense. Nous ferez-vous l'honneur d'une visite en France, aurons-nous la chance de vous entendre sur cette réalisation ?
Il serait en effet bien utile que notre nation, celle de Perret, de Freyssinet et de Le Corbusier puisse voir comment l'ingénierie et l'architecture sont ensemble toujours plus promptes à faire des espaces dignes et honnêtes alors que bien trop souvent ici, on les oppose dans de stupides guerres d'écoles.
Si vous venez en France, faites-moi l'honneur, cher collègue, d'accepter mon invitation et je serai heureux de vous faire la visite de quelques-unes de nos plus belles réalisations françaises.

Cordialement, votre fidèle collègue et, acceptez également mon amitié franche et réelle.

Jean-Michel Lestrade




Merci de ne pas copier ou diffuser sans autorisation de la Famille Lestrade.

mardi 10 janvier 2017

Virage rouge Varsovie

 - Quoi ? Non mais tu te fous de nous ou quoi ? Tu crois qu'on va te payer tes vacances au pays des soviets jusqu'à quand ?
 - Mais enfin...Papa...C'est super important...Faut bien que j'aille voir et puis c'est une occasion unique de comprendre ce qui se passe et ...
 - Mais bordel, Alvar ! Tu es parti il y a quatre mois, tu ne nous as pas appelés depuis quinze jours, on sait même pas où tu te trouves vraiment. La seule chose qui nous relie c'est les mandats internationaux qu'on te fait et...
 - Purée... ouais, je sais, mais bon je voulais...
 - Tu voulais quoi ? Tu crois quoi ? Qu'on est une banque et que tu peux faire ta vie comme ça ? Je te signale que j'ai reçu hier une lettre de ton école, dernière lettre de rappel avant que tu sois viré. Tu n'as rien rendu, pas répondu aux deux précédentes et je te parle pas de tes papiers militaires...
 - Ouais, bordel, t'énerve pas, je sais, je sais quoi, c'est pas la peine de me....
 - De te quoi Bonhomme ? De t'emmerder avec ça, c'est ça ? C'est ce que tu as répondu à ta mère la dernière fois que nous avons eu l'honneur de t'entendre et là, tu nous demandes à nouveau de te financer un voyage vers où déjà ?
 - La Pologne... et...
 - La Pologne, ouais, enfin, n'importe où quelle importance !
 - Ba si justement là c'est pour voir des....
 - Des quoi ? Hein ? Des quoi ? Des discothèques soviétiques ? Tu te fous de ma gueule non ?
 - Putain, merde... Papa... Non... Vraiment, toute façon, je partirai, à vous de voir dans quelles conditions et...
 - Quoi ? Non mais tu délires ! Tu nous menaces en plus....
Alvar n'attendit pas la fin de la phrase de son père. Il lui raccrocha au nez. Sa main tremblait et il avait envie de le rappeler immédiatement. Partagé entre l'incompréhension et la raison, car, finalement, son père avait réussi à le culpabiliser. Oui, c'est vrai qu'il se laissait vivre à Berlin depuis quatre mois, qu'il avait renoncé à ses études et qu'il avait pris son indépendance sur un oubli familial. Il devait se l'avouer, jusqu'ici, ses parents avaient laissé faire, l'avaient toujours soutenu sans question. Il comprenait aussi sans doute qu'il pouvait y avoir un peu de peur de leur part pour son avenir. Alvar regarda le combiné. Il passa sa main dans sa barbe naissante. À cette sensation, il comprit qu'il se négligeait un peu. Il baissa les yeux, regarda ses chaussures usées. Il reprit le combiné, commença à faire le numéro de la maison familiale puis stoppa net. Il se rappela de ce mot bonhomme utilisé par son père Mohamed. Il savait que ce mot l'infantilisait, que cela le blessait, que cela le ramenait finalement à sa condition de fils sans autonomie. Il était bien un bonhomme. Son père avait raison. Il lui fallait revoir son chemin. Décider quelque chose. Alvar avait peur. Il fuyait cette peur dans des déplacements toujours vers l'est, toujours vers l'inconnu et les hésitations politiques de l'époque. Il était comme le mur de Berlin, il se sentait tombé du mauvais côté et joyeux en même temps de cette ouverture. Comme fendu par le désir de vivre en ne sachant pas le moteur de ce vivre.
 - Alors ? Il a dit quoi ton père ? demanda soudain Valérie qui arrivait dans l'appartement berlinois.
 - Ba, on s'est engueulé enfin, il m'a surtout engueulé. Il a raison en fait. Faut que je me décide.
 - Purée, tu tires une tronche...
 - Oh, bon, écoute, laisse-moi ! Ok ?! Laisse-moi !
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Alvar était arrivé la veille. Il avait retrouvé les musiciens polonais qui l'avaient invité la semaine dernière. Il avait décidé de brûler les derniers sous qu'il avait. Il s'était offert une nuit dans une chambre de l'Hôtel Forum de Varsovie. Une nuit, une seule. Comme excuse, il s'était donné l'illusion de vouloir vivre la vie d'un apparatchik du parti communiste mais surtout, tel un flibustier brûlant son navire, il se disait que s'il dépensait ainsi son dernier argent, il serait obligé de revenir en France. Et, en fait, il s'était un peu ennuyé à Varsovie. Le lendemain, il reprit le bus pour Berlin. Depuis cette ville, il fit son sac direction Paris. Il avait dû décider de laisser ou pas Molotov, son chien, dont d'ailleurs il ne savait pas vraiment si c'était son chien. Molotov était là. C'est tout. Alvar fit du stop jusqu'à la frontière. Puis reprit le train en France. Il avait appelé sa mère. Il avait reçu un mandat. Dans le tortillard qui le traînait pour pas cher jusqu'à Paris, il regardait Molotov dormir. Il devait s'excuser pendant tout le parcours que ce chien prenne autant de place dans le wagon...............................
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 - Mais il te dit quoi au juste ton père ? demanda Gilles à Alvar.
 - En fait, depuis mon retour il me dit rien. Tu vois, il me demande le sel à table et c'est tout.
 - Tu lui as parlé de ton désir de faire du son ?
 - Oui, mais il m'a juste dit de me débrouiller, de trouver des études, une école, enfin tu vois et puis y a l'armée qui me fait chier.
 - Je vois. Et ce type qu'il connaissait à Radio France, tu as eu plus d'infos ?
 - Oui, oui, je le rencontre la semaine prochaine. Il a l'air cool.
 - Fais un peu profil bas et laisse venir. Va voir ce type, regarde ce qu'il te propose. Sois un peu actif. Ton père va te reparler, c'est sûr. Laisse-lui du temps. Mais pourquoi, Bon Dieu, tu es revenu avec ce clebs ?
 - Molotov ? Ba, là, j'en sais rien. Il est pas méchant tu sais. Il dort tout le temps, on dirait plus un chat qu'un chien.
 - Bon... Si tu veux, on va venir avec Mathew. On mettra un peu d'huile dans la maisonnée. Mathew sera content et la perspective de voir son petit Alvar barbu lui plaît bien. Demande à tes parents si on peut venir... Disons... Ce dimanche.
 - Ok ! Super ! Je leur demande. Alors Mathew est avec toi ?
 - Oui, depuis une semaine.Tu me rappelles. Ok ? Bon, je te laisse Alvar. La bise mon bonhomme et Mathew t'embrasse bien fort aussi.
 - La bise à vous deux alors.
 - Oui ! D'accord.
 - Gilles ?
 - Oui, quoi encore Alvar ?
 - Merci.
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Hier, Palais Royal.
Jean-Jean avait demandé à me voir. Je ne sais plus bien comment, nous avions décidé de nous retrouver dans les jardins du Palais Royal. Il est vrai que Jean-Jean aime beaucoup les colonnes de Buren. Je ne le reconnus pas tout de suite car il n'était pas seul. J'avais bien vu un jeune qui, de dos, pouvait ressembler à Jean-Jean mais il était bras dessous bras dessus avec une personne âgée que je ne pouvais pas reconnaître. Pourtant, on m'appela par mon prénom et alors je le reconnus. Dans le même moment, je me demandais qui était cette femme et comment Jean-Jean pouvait supporter d'être si peu couvert par ce froid sec. Je lui en fis immédiatement la réflexion et il me rassura en souriant à mon attention à son égard, "un peu comme un vieux tonton" me dit-il un rien moqueur. La femme prit la parole et appuya ma réflexion en disant qu'elle était d'accord avec moi. Jean-Jean devait maintenant me présenter. Il s'agissait de Yasmina, l'arrière-grand-mère de Jean-Jean. Nous nous saluâmes. Je fis semblant de ne pas connaître son histoire, de ne pas dévoiler trop ce que je savais d'elle. Un peu par pudeur mais aussi parce que je voulais avoir la chance de l'entendre me la raconter à sa manière. Yasmina était habillée d'un grand manteau gris très long sur son petit corps frêle ce qui la statufiait un peu. Un grand châle couvrait sa tête et j'aimais la manière délicate dont elle en pinçait les bords pour le remettre en place sur ses cheveux encore, pour son âge, d'un noir profond. Elle portait une broche ancienne épinglée sur son revers, un oiseau élancé, toutes ailes dehors en métal doré. Des gants noirs sur ses mains et des chaussures plates de la même couleur laissaient à son châle multicolore toutes les chances de son élégance. Jean-Jean la tenait fermement. Il était beaucoup plus grand qu'elle, ce qui donnait à ces deux personnes une drôle d'allure, un rien penchée. Je cherchais une ressemblance mais n'en vis pas. Peut-être quelque chose dans la fermeture de la bouche, lèvre fine supérieure largement recouverte par celle inférieure plus épaisse.
 - Tiens, tu sais ce que c'est.
Je tendis à Jean-Jean le sac noir avec le livre de Denis.  Il n'ouvrit pas le sac, ne voulut pas vérifier. Il me remercia pour l'article et pour la chronique. Un silence.
 - À mon tour, tiens, c'est pour toi.
Je reçus donc de Jean-Jean, une pochette en carton contenant trois cartes postales de Pologne.
 - En fait c'est mon père qui te les fait passer je sais pas pourquoi. Mais l'autre truc, c'est de ma part mais ne l'ouvre pas là, c'est un peu fragile. On va aller au salon de thé là-bas, j'aime bien.
Jean-Jean se moqua de moi, aveuglé par la buée sur mes lunettes venant se poser suite au changement de température entre l'extérieur et l'intérieur du salon. Yasmina sourit aussi et me tendit immédiatement un mouchoir en papier pour essuyer mes verres. Nous trouvâmes une table. Je pris la banquette, juste à côté de Yasmina. Je regardais Jean-Jean, chaque signe, chaque mouvement, pour déceler quelque chose d'une tristesse suite au décès de Denis. Je ne voyais rien, il ne laissait aucune chance à ce genre d'indice et passa la commande avec autorité. Soudain, il me regarda droit dans les yeux.
 - David... Ça va... T'inquiète pas, me dit-il d'un ton léger presque insolant.
Cela me déstabilisa. Il reprit :
 - Regarde ton cadeau maintenant.
Je posais la pochette sur la table avant qu'elle ne soit encombrée par la commande. J'y trouvais un grand tirage sur papier photographique du Merzbau de Denis et aussi une photographie toute petite de nous trois à la plage naturiste de Lège, l'an dernier. Sur l'image, Denis souriait. Je souriais. Jean-Jean souriait.
Je ne savais quoi dire. Je voulais tout tenir. Je sentais mes dents se frotter.
 - Eh ? Ça te plaît ? T'as l'air surpris ? me demanda Jean-Jean.
 - J'ai vraiment l'air d'un vieux bonhomme là-dessus.
 - Ouais.... Tu l'es ! acquieça Jean-Jean et il se mit à rire.
C'était ça le vrai cadeau, son rire. Rien ne pouvait me faire plus plaisir..................................................
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Ce matin.
Alors que j'écoute l'émission sur Marcel Breuer à la radio, je reprends les trois cartes postales de Varsovie que Jean-Jean m'a confiées de la part de son père Alvar. J'ai punaisé sur mon mur, juste là, sous mes yeux, le Merzbau de Denis.
Je regarde plus attentivement ces trois cartes postales et je suis immédiatement séduit par le virage rouge des trois clichés qui leur donne une tonalité mystérieuse, presque irradiante. Cette étrangeté est bien due au mode de tirage de la photographie car ces trois cartes postales ne sont pas imprimées mais tirées sur papier photographique. Elles proviennent de la même maison d'édition Krajowa Agencja Wydawnicza et du même photographe, E. Paszkowska qui est peut-être une photographe...
On notera pour en finir avec le mode éditorial que les trois cartes postales sont d'un format bien supérieur à nos cartes postales françaises car elles mesurent 11, 5 cm par 16,5 cm. On notera aussi un papier très fin qui ne devait pas très bien résister au voyage.
Pour ce qui est de l'architecture, on trouve donc l'Hôtel Forum dans lequel Alvar a séjourné au début des années 90. (Il ne m'a pas dit dans quelle chambre !) Cette carte postale est absolument magnifique ! L'ensemble baigne dans une couleur beige chaude, presque charnelle, dont la façade lisse de l'Hôtel Forum sert d'aplat généreux. Le bloc puissant, sans grâce, offre donc un gigantisme solide que rien ne semble pouvoir contrarier. Un vrai bloc de l'Est en quelque sorte !
On aimera tout de même la grande beauté de son socle avec ses poutres jaillissantes et le grand plateau inutile de son toit. Tout cela fut modifié et aujourd'hui l'Hôtel porte le nom de Novotel Centrum. Je ne trouve pas le nom de son architecte.
Ensuite, nous avons un chef-d'œuvre de la carte postale, la très belle carte de la gare centrale prise de nuit après la pluie. Déjà, la gare elle-même est une merveille absolue. On doit, semble-t-il cette belle architecture à Arseniusz Romanowicz pour lequel il est difficile de trouver des informations à part la page Wikipédia qui nous donne le portrait d'un grand architecte attaché à la structure. Comment ne pas être sensible à une telle image dont la charge narrative est totale. Ami(e)s Photographes... Prenez une leçon !
La dernière carte postale de son voyage en Pologne confiée par Alvar est une vue plus générale de Varsovie. On y voit un ensemble d'immeubles modernistes dont une tour et un bâtiment plus bas, le Sezam, qui est maintenant détruit. Il semble que les bus aient décidé de marquer les angles droit de l'urbanisme de la ville. Là également, mes recherches pour l'instant restent vaines sur les architectes. À vos ressources !




dimanche 8 janvier 2017

Je Flaine, tu Flaines, nous flainons

Souvent, les livres d'architecture, pour évoquer le travail de Marcel Breuer à Flaine, nous montrent ce point de vue :



Il est aisé de comprendre pourquoi.
Le porte-à-faux d'un bâtiment ainsi suspendu dans le vide offre tout ce dont la modernité a besoin pour chanter sa force et sa radicalité. Ainsi, ne semblant pas tenir compte de la tectonique, la construction de Marcel Breuer donne une image de puissance, d'affirmation, de radicalité de l'architecte, pliant le paysage à son architecture.
Même pas peur !
En quelque sorte...
De plus, ici s'affirment aussi les forces du génie civil démontrant que le moment de la construction rejoint celui de la technique, lançant dans le canyon, la station de sport comme on lance la pile d'un pont pour traverser un gouffre. Le geste est superbe et offre la dynamique du plongeon.
Pourtant le travail de Marcel Breuer à Flaine ne peut pas être réduit à cette seule image, ébouriffante certes mais peu encline à révéler le travail de ce génie.
Les cartes postales, finalement dans leur âpreté à dire le monde, nous en offrent une image bien plus convaincante, tentant du moins, de mieux raconter l'ensemble de la station de Flaine.
Reprenons cette carte postale :



Cette carte postale en vues multiples nous montre donc ce moment spectaculaire mais aussi d'abord la neige et ses activités reléguant l'architecture au minimum. C'est bien une forme de contraste entre l'attendu du sport d'hiver et le spectaculaire de l'architecture qui est invoquée ici.
On notera que l'éditeur Cellard ne nomme pas l'architecte et que le témoignage de la correspondante est confondant, racontant son entorse au genou après trois jours de ski... mais ne parle pas des constructions dans lesquelles elle évolue... Rien à dire donc de cette modernité.
Et avec cette autre carte postale ?



Toujours par l'éditeur Cellard, nous voici installé comme un vrai skieur au pied de la construction. L'éditeur et le photographe semblent vouloir nous montrer à la fois le côté très pratique de la station et l'ensemble de ses services tout en cadrant la montagne, objet même de la venue ici. On voit parfaitement le dessin des grands modules préfabriqués de béton très blanc, la manière dont ils forment une protection pour le piéton et donnent tout le loisir de se réchauffer au soleil.





En fait, je dois l'avouer, c'est exactement ce que j'ai toujours détesté des joies de la montagne. Humidité, soleil moite, joie obligatoire et forcément à ski, conversations des voisins sur l'état des pistes, odeur de vin chaud de mauvaise qualité et sportivité familiale...
Je connais mal, sans doute, la montagne l'hiver et préfère les stations l'été quand elles sont pleines de vieux retraités dynamiques en chaussures de marche Décathlon venant surprendre sur le GR les marmottes boudeuses ou cherchant, guide Nature et Découvertes en main, la flore alpine qu'ils piétinent depuis des heures...



La carte postale nous permet aussi d'apprécier le choix des chaises en plastique hideuses, le désir marchand de prendre sa part du budget familial, la joie des raclettes au fromage pasteurisé ou les spécialités régionales comme les si fameux spaghettis bolognaise(s)... Je reste chez moi et je regarde l'architecture. Désolé.
Dans le numéro Architecture d'Aujourd'hui de 1962/1963,  on trouve un article qui raconte la station à venir. On notera que l'on nous raconte bien comment l'ensemble fut préfabriqué mais aussi permet de relativiser en quelque sorte le rôle de Marcel Breuer en donnant une liste incroyable de collaborateurs sans doute un peu écrasés par le nom du grand architecte. On notera aussi, et là on reste perplexe devant l'usage de ce terme sur ce type de production, le désir d'"intégration".
Car, si pour moi, cet ensemble possède une qualité c'est bien plus celle du contraste assumé que d'une forme de disparition de l'ensemble. Je crois que la force de cette architecture n'est pas dans sa volonté de se fondre (oui) mais bien de résister à la puissance inégalable de la roche. Marcel Breuer fabrique là des rochers imprenables, solides, victorieux, suspendus au-dessus du vide. Ses rochers sont affirmés et même d'une certaine manière s'imposent. Peut-être est-ce dans cette énergie qu'il faut comprendre l'idée d'intégration qui, aujourd'hui a pris un tout autre sens.



  








Mais regardons maintenant cette autre carte postale :



Oui ! Comme vous êtes des fidèles, vous avez reconnu ça !
Et vous ne trouvez pas marrant de voir que nos éditeurs et photographes de cartes postales nous proposent pour ce Refuge des Gérats, tout en bâtiments Fillod, une vue d'été et une vue d'hiver ! On notera que le photographe se recule un peu pour ce cliché par rapport à la carte postale déjà montrée. Mais l'explication vient qu'il ne s'agit pas du même éditeur, ici, c'est CAP qui s'y colle (de montagne bien sûr...)



Vous remarquerez aussi que je ne boude pas les cartes postales sur lesquelles les correspondants font quelques interventions. Ici, au stylo-bille est inscrit avec deux flèches la planète blanche ! Au dos, le correspondant a aussi noté les prix des séjours que je vous épargne.

Actualité !
Nous avons la chance que France Culture nous offre une émission sur Marcel Breuer, émission dans laquelle interviennent deux amis importants pour ce blog, rien moins que Dominique Amouroux et Bénédicte Chaljub !

http://archipostcard.blogspot.fr/search?q=chaljub
http://archipostcard.blogspot.fr/search/label/dans%20le%20guide

Pour revoir les articles sur Flaine :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2015/08/flaine-fillod-contre-breuer.html
Pour revoir des articles sur Marcel Breuer :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search?q=Breuer
http://archipostcard.blogspot.fr/search?q=Breuer

lundi 2 janvier 2017

Bulles à neige

Des vieux dans des planches de pin, ça pourrait faire sourire.
Et pourquoi pas !
Pourtant, ce qui nous attache surtout sur cette carte postale en vues multiples c'est bien le petit cadre en haut à gauche :


On y retrouve nos bulles six coques maintenant si familières et pour lesquelles sur ce blog nous avons un attachement tout particulier.
Je vous donne la carte postale en entier :



On notera que l'éditeur J. Delachapelle fait le choix de bien nommer le Village Vacances de Gripp sur le recto et de préciser au verso que nous sommes à Sainte Marie de Campan pour le Comité Central d'Entreprise dont on reconnaît le logo de Elf. On comprend aussi que la carte sert à valoriser le lieu par de nombreuses vues et donc nous montre le public qui y vient.



C'est sans doute une demande du Comité Central pour mieux raconter ce qui se passe là. On a déjà vu des cartes postales plus serrées sur la Bulle six coques ce qui prouve donc aussi le désir de laisser aux visiteurs le choix de ce qui les représente le mieux.
La mise en relation de ces Bulles avec les autres modes de logements et d'activités donne l'occasion d'en mieux saisir la modernité. Les plus fidèles de ce blog auront reconnu ce cliché. Si Monsieur Delachapelle de Bagnères-de-Bigorre en a d'autres, on est preneur !
On regrettera que l'éditeur et le Comité Central d'Entreprise n'aient pas choisi de valoriser l'intérieur des Bulles six coques, cela nous aurait donné l'occasion d'en mieux saisir le sens architectural... Si, parmi les lecteurs, il y en a qui ont des souvenirs à partager...
L'année 2017 devrait être l'année d'achèvement du chantier de restauration de la Bulle six coques de Piacé (anciennement Boos). On attend avec impatience les nouvelles baies. D'autres manifestations sont prévues autour de cette restauration. Vous pouvez en suivre les étapes sur le site du Réseau National des Micros et Mobiles Architectures ou sur celui de l'association Piacé-le-Radieu-Bézard-Le Corbusier. Aidez-nous, rejoignez-nous et venez nous voir !
http://www.piaceleradieux.com/
https://renamimoa.jimdo.com/chantiers/
Pour revoir tous les articles sur la Bulle six coques et ses sœurs :
http://archipostalecarte.blogspot.fr/search/label/bulle%20six%20coques