lundi 20 octobre 2014

Meubles, immeuble Le Corbusier

On va se régaler !
Allez ! Hop !


Ah, je vous avais prévenus !
On n'en finira pas de dire que les cartes postales nous permettent de bien saisir l'histoire de l'architecture et surtout, sans doute au moins, une part de l'histoire de sa représentation.
Avec cette nouvelle carte postale d'un intérieur de la Cité Radieuse de Le Corbusier, c'est une preuve de plus que cet art a su nous offrir des documents d'une grande richesse iconographique.
D'abord rendons lui hommage.
Cette carte postale est une édition Ryner de la Société Éditions de France de Marseille. Elle ne comporte pas de nom de photographe ni de date mais un tampon qui voudrait nous dire qu'elle fut bien achetée sur place donc... vendue sur place, permettant aux visiteurs de se retrouver dans une image proche d'une réalité. Elle fut donc une image juxtaposée au réel.



Mais comme nous l'avons vu précédemment il reste sans doute plus de questions soulevées que de réponses données par ce type de cartes postales. On sait qu'il y avait un appartement témoin dans certaines des Cités Radieuses permettant de voir la Modernité et d'en éprouver la révolution. Cela n'est pas seulement valable pour la Cité Radieuse mais, pour l'instant, dans aucun autre type d'architecture de logements de cette période dans ma collection on ne propose, suite à la visite, d'acheter des cartes postales ou même des carnets entiers expliquant, diffusant cette Modernité.
Mais quel est le programme éditorial de ce type de document ?
Ici, la carte nomme l'espace photographié comme étant la salle de séjour et sa Loggia. La carte nomme également l'architecte et parle d'Unité d'habitation. Tout est juste et sans jugement. Aucune carte postale par exemple à ma connaissance ne parle de maison du fada...
Alors que voit-on ?
D'abord une tonalité assez égale d'un gris doux, qui prend la totalité de l'image, certainement dû à une lumière arrivant directement dans la salle de séjour et qui cuit un rien le paysage dans le cadre de la fenêtre. L'ombre est douce et rasante. Ensuite on est saisi par le mobilier dans un style particulier hésitant entre un chic grand bourgeois d'un Art Déco finissant et une modernité adoucie et sereine. C'est très beau comme une cabine de première classe d'un paquebot transatlantique. On pourrait penser aussi dans ce choix de meubles bas la difficulté à agencer un espace relativement restreint et qui doit donner l'impression d'un espace plus conséquent. Le recul du photographe est au maximum je crois. Il doit avoir tout de suite dans son dos, le meuble passe-plat !  le photographe est debout, ou, du moins, son appareil est sur un pied relativement en hauteur. Pourtant une table extrêmement massive répondant au buffet énorme arrive à se glisser sur la droite, table dont on admirera la marqueterie.



Les plantes sont toutes sur le même côté à part le bouquet posé sur le guéridon d'un incroyable dessin. Le divan épais laisse penser qu'il pouvait aussi servir de lit d'appoint.
Sur la loggia, le mobilier est celui du jardin avec un transat en bois et toile comme nous l'avions déjà vu ici. À nouveau on devine que celui qui s'assoit là, ne voit pas l'extérieur, son regard étant en dessous de la ligne du garde-corps. Peut-être peut-on viser le paysage au travers de ses percées carrées.



C'est bien ce que fait le chien qui semble être un caniche de grande taille ! Mais ce chien nous dit quelque chose d'important. C'est qu'il ne s'agit sans doute pas d'un appartement-témoin mais bien d'un appartement habité. On voit mal en effet la nécessité de placer un chien dans un appartement visité ni même dans une image. Et, un détail superbe nous dit que ce chien est chez lui...
C'est sa balle !



Un autre détail très particulier me touche étrangement. Sur le tapis, sous le petit guéridon, on repère une empreinte laissée justement par le piétement de cette table qui fut donc déplacée. Pourquoi ?



On peut imaginer la construction de ce type de carte postale de cette manière : un éditeur comprend que la Cité Radieuse est de fait un objet touristique, qu'elle fait partie du programme de visite de Marseille. Il décide de produire des cartes postales à la fois pour ceux qui vivent là comme pour beaucoup des grands ensembles de l'époque et de la Reconstruction, mais également pour ceux qui viennent visiter ce lieu. Comme cette Cité Radieuse est un objet architectural complexe à saisir dans ses révolutions et que le public a accès à l'ensemble de ce programme, il peut le traverser de bas en haut et visiter les appartements, l'éditeur proposera un reportage presque complet de cet immeuble. Mais le lieu du doute de cette modernité étant bien évidemment les logements, il prend contact avec des habitants pour photographier les intérieurs et montrer comment ils sont habités. On imagine les rendez-vous, on devine les refus mais aussi sans doute les choix d'appartements permettant par leur mobilier de voir fonctionner l'habitat. Vient le moment du cliché et on pense que la maîtresse de maison (on est dans les années cinquante) fait le ménage, range un peu, demande au chien de se coucher dans le panier. Parfois, les habitants jouent leur rôle. Il s'agit donc d'images à la fois composées dans un idéal de l'instant et construites pour former une forme plus générale de l'art d'habiter chez Le Corbusier. On imagine la fierté et la joie des habitants de pouvoir ainsi acheter au marchand de journaux LEUR appartement en carte postale ! On peut aussi penser à des dialogues entre le photographe et l'habitant, construisant en quelque sorte tous les deux une image. On entend sans doute un peu Madame Arpel.
Il est aussi ici question de l'intimité de l'habitat et de représentation ce qui est rare à l'époque pour les cartes postales. On ne peut en effet voir aussi facilement , à part dans les revues de décoration dont on sait aussi les arrangements avec le réel, les lieux de vie des habitants dans le logement social. C'est donc à ce titre, une exception, et donc un document.
Une fois encore, on perçoit que le mobilier design de l'époque n'est pas celui qu'on attendrait. Aucun meuble de Charlotte Perriand, de Jean Prouvé, de Matégot, aucun luminaire d'Olivier Mourgue !
"Ne bouge plus, Chouchou, t'auras ta baballe tout à l'heure."

Pour approfondir le fil de cette histoire, vous pouvez revoir les articles suivants :
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/02/le-corbusier-habitable.html
http://archipostalecarte.blogspot.fr/2014/04/le-carnet-et-le-corbusier.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/04/une-folie-marseillaise.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/01/la-photographie-accuse-tort.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2012/02/corbusier-mets-la-table.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/03/pieces-deau.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2010/09/le-corbusier-dans-ses-meubles.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/09/le-corbusier-2-dedans-2-dehors.html
http://archipostcard.blogspot.fr/2011/08/un-reflet-tres-moderne.html









dimanche 19 octobre 2014

Madame, il faut travailler encore un peu



On pourrait y voir le programme parfait de la carte postale.
On pourrait ici critiquer son trop grand attachement à en être une.
Entre un ciel bleu parfait et une verdure chatoyante se glisse au loin, comme dans un paysage bucolique et enchanteur, La Reynerie à Toulouse le Mirail. Comme il serait aisé ici, sans recul, de dire la tromperie des images, de ne surtout pas prendre le temps de la regarder pour tirer les conclusions hâtives et sans travail qui tordent les images comme on veut. On a vu ça et entendu ça récemment.
L'histoire devrait se méfier de la carte postale et surtout l'Histoire des Grands Ensembles serait si bien écrite qu'elle ne pourrait pas se jouer ailleurs, différemment, dans des images populaires et donc suspectes.
Madame... Travaillez un peu



.

Qu'est venu faire ici, dans le point de son cadre, le photographe Michel Pendaries pour les éditions Cely ? Quelle était la demande qui lui fut faite ? Le savez-vous Madame ? Non.
Est-il venu en indépendant puis a-t-il vendu son cliché à l'éditeur ? Est-ce une demande de l'éditeur ? A-t-il construit son cliché en regardant les revues d'architectures ? A-t-il téléphoné à l'équipe de Georges Candilis pour connaître le bon emplacement ? Le savez-vous Madame ? Non.
Avait-il dans l'œil les peintures de Poussin, les photos de famille ?
Monsieur Michel Pendaries a-t-il fait le tour de tout ce Mirail, a-t-il attendu la bonne heure, la bonne lumière dans sa voiture ? Le savez-vous Madame ? Non.
Aimait-il cet ensemble, en a-t-il compris la révolution ? La poésie surnaturelle débordante comme une erreur ? Le savez-vous Madame ? Lui avez-vous demandé ? Non.
Cette image dit la civilité de celui qui vient là pour donner à ceux qui y vivront, au-delà de leur vie et de leur chaos, une image. Il ne peut pas Madame, donner toutes les images. Alors il choisit celle qui peut-être sur le tourniquet du marchand de journaux fera par son soleil, son ciel, sa verdure venir la famille qui est restée dans la vieille ville.
Il a su voir le travail d'un urbanisme conservant les espaces verts, il a su comprendre que parfois dans cette ville naissante on peut s'en éloigner pour la saisir ainsi perdue, lointaine comme la craie blanche d'une falaise.
Et dans ce mirail, ce miroir, le bleu du ciel n'a-t-il pas le droit aussi d'être présent ? Doit-il forcément faire gris, moche, épuisé à son utopie pour être juste à vos yeux ?
Madame... Voyez !
Et si cette carte postale de Toulouse le Mirail ne peut pas porter à elle seule toutes ses histoires, elle est la réalité. Parce qu'elle est justement une position, un acte, un regard, un temps de pose. Elle est un objet d'échange.
Elle est dans ma main.
La photographie vous la croyez menteuse, je la crois assujettie. Et son sujet est mon rêve, ma poésie, mon espace. J'y suis libre, ce que vous n'êtes plus depuis longtemps.
Je vous laisse l'Histoire.
Je suis des histoires.
Bons baisers des Grands Ensembles, Madame.
Il fait beau, On essaiera de venir pour Noël. Comment va Papy ? Sébastien a fait sa rentrée. As-tu reçu mon colis ?







mardi 14 octobre 2014

La patate chaude en autoconstruction


On a de belles surprises.
Et si l'image est contemporaine, si la carte postale est ici objet de communication événementielle, il n'en reste pas moins que l'objet saisi par la photographie de Stéphane Chalmeau résonne ici avec beaucoup de force.
Une patate !
Sur un terrain agricole, entourée d'un tracteur et d'un tunnel de forçage, une architecture bien particulière nous est montrée. Ne croirait-on pas à une œuvre de Pascal Haüsermann ?
L'indice visuel fait plus qu'évocation...
Pourtant nous sommes devant une œuvre d'art contemporain produite par l'association d'un artiste Nicolas Floc'h et d'un cabinet d'architecture Architecte Le Garzic.
La carte postale nous indique aussi qu'il s'agit d'une œuvre réalisée dans le cadre de l'action "Nouveaux Commanditaires" de la Fondation de France/ médiation : Eternal Network.
La liste des logotypes fournisseurs de soutiens est longue... Chacun veut sa place.



Mais il s'agit bien d'une carte postale qui porte la fonction de diffuser l'image et donc l'œuvre.
On ne peut qu'admirer comment une référence à une architecture d'autoconstruction des années soixante revient ainsi dans le paysage agricole contemporain de la région de Rennes à la Lande du Breil.
Un hommage sans aucun doute.
Pourtant le titre de la carte postale La patate chaude pourrait aussi faire référence à simplement l'objet même de la production agricole ! Une architecture en forme de patate comme il y a des stations-service en forme de bidon d'essence. Faire habitat ou au moins lieu de vie avec une imitation agrandie d'un objet anodin n'est donc pas nouveau. C'est, souvent, un mélange de l'enfance et de désir d'un monument clair à sa fonction. On connaît des canards en béton qui ont révolutionné la critique architecturale !



Ici, je crois à une lucidité de la référence, un humour habile et même une forme de tendresse pour une architecture un rien utopiste qui finalement dans sa forme pourrait jouer à nouveau avec les objets qui la nomment. Nicolas Floc'h n'est pas un naïf qui découvre une similitude. Il joue avec nous de ce modèle replacé dans un contexte qui, en quelque sorte, en améliore le sens. Duchamp dirait un ready-made aidé...
On trouve sur le site de l'artiste une série superbe d'images de cette réalisation parfaitement fabriquée, avec un sérieux constructif presque précieux. L'objet est d'une grande beauté ce qui n'enlève rien, bien au contraire, à son humour. On aimerait bien visiter la patate chaude dont la chaleur du poële doit s'associer à celle dégagée par l'expérience humaine en jeu ici.
Car, comme l'ensemble des signes rassemblés dans cette production, l'objet est par sa chaleur à la fois difficile à saisir (il est chaud, trop chaud) et oblige à le faire bondir de main en main, d'interprétation en interprétation. Ce que je ne me prive pas de faire.
Et si une patate chaude est un problème que l'on se refile sans arriver à le résoudre, celle-ci dans sa pésence, dans sa qualité est un bien prometteur objet à vivre.
Je ne sais pas si la patate chaude est toujours visible, si elle est habitée et comment elle fut reçue par ceux qui vivent là. Mais ce caillou, cette patate a le mérite de faire renaître à notre vue et donc à notre imaginaire, une part de l'histoire de l'architecture. Et, il ne fait aucun doute que ceux comme Pascal Haüsermann qui ont écrit cette histoire seraient fiers et heureux de la voir ainsi à nouveau présente.



Comme en ce moment les images n'arrivent pas seules, Nicolas Hérisson nous envoie ce cliché de la bulle six coques en cours de restauration à Piacé-le-Radieux. Les similitudes d'images sont d'autant plus troublantes qu'elles sont ainsi rapprochées dans le temps.
Une architecture utopiste, un tracteur, la campagne et comme une météorite étrange ou un vaisseau spatial, une construction posée là.
La simplicité des images est toujours trompeuse.
L'avez-vous attrapée à votre tour la patate chaude ?

On trouve sur Google Earth, la patate chaude dans son exploitation agricole :



Et comme un bonheur de construction en béton projeté ne vient jamais seul, voici un bel envoi de Bruno Tourmen qui nous fait signe depuis le Motel L'eau-vive de Raon-l'étape par Pascal Haüsermann son architecte. Ces cartes postales contemporaines sont des clichés de Joël Morel.
C'est une belle invitation à aller y dormir !
Ici : http://www.museumotel.com/architecte.htm
Merci Bruno !







Et amusons-nous encore à nous passer la patate chaude avec cette autre carte postale géante, envoyée par Joël Unal et qui nous montre la superbe Maison Unal dont les architectes sont Claude Haüsermann et Joël Unal en autoconstruction ! Quelle œuvre ! Quelle image ! La photographie est de Bernard Lextrait. Merci Joël !
(Je prends mon maillot de bain, j'arrive... oh et puis, le maillot on s'en fiche...)




lundi 13 octobre 2014

Bernadette me fait signe

Alors que le combat pour l'église Sainte Bernadette de Grand Quevilly fait rage et que, courriers, coups de téléphone, dossiers partent partout vers le Ministère de la Culture ou vers la presse locale, je reçois ça :



On sait ce que je pense de l'église Sainte Bernadette du Banlay de Claude Parent et Paul Virilio.
On sait que j'ai eu l'honneur d'être cité par Claude Parent dans l'ouvrage qui lui a été consacré.
Mais je vois dans l'arrivée ce matin dans ma collection de cette carte postale comme le signe évident d'un appui venant d'un lieu auquel pourtant je ne crois pas.
Un jour, amusé, Claude Parent me confia que finalement, il fut toujours poursuivi par Sainte Bernadette puisque des aménagements de la Grotte de Lourdes à ce chef-d'œuvre du Banlay, il fut comme entouré par l'histoire de la Sainte.
Rendre accessible une grotte pour ensuite construire un bunker, on pourrait trouver résumé de carrière d'architecte moins passionnant !
Sur cette carte postale signée du photographe André Gonin de Nevers, on voit en noir et blanc l'église Sainte Bernadette du Banlay légèrement de trois quarts et d'un peu loin.
On remarque de suite le petit arbuste en éventail que nous avions vu sur cette autre carte postale. Mais bien sûr les plus fidèles auront reconnu le travail de Monsieur Gonin que nous avions aussi découvert là.
Alors ?
Serions-nous au début de la découverte d'un photographe régional ayant travaillé
sur l'église du Banlay ?
Serions-nous simplement chanceux à la découverte de deux clichés produits pour la vente
dans l'église ?
On sait grâce à un message que Monsieur Gonin était un photographe de Nevers. Mais quelle était la destination d'un tel cliché ? Les vendait-il en boutique ?
Il me faudra mener l'enquête !
Mais regardons ce superbe cliché. Dans un ciel blanchi sans doute par le temps de pose et un peu de magouille de tirage si j'en crois les bords du béton dans ce-dit ciel, l'église Sainte Bernadette prend sa place sur de la terre fraîchement retournée. C'est le printemps si on en croit les plantations bourgeonnantes. Monsieur Gonin cadre en plaçant contre la matérialité du béton les lignes sombres des arbustes.
Le banchage retrouve le branchage.
On voit bien comment la masse ne dit rien de l'église , ne révèle rien ni de sa fonction ni de sa révolution spatiale mais fait parfaitement image du bunker jusque dans les moindres détails.
La massivité est en place alors qu'elle n'est que béton fin. C'est bien ce qui est troublant car la masse n'est que de l'œil.
Et si on a dans l'organe de la vue les typologies des bunkers de Monsieur Virilio établis sur les plages, on trouve tout de même quelques fragilités à sa défense. Le bloc est fendu, il bascule.
C'est beau.
Je n'arrive toujours pas à y croire.
C'est le miracle de Bernadette.



Plus proche d'un "ouvrage d'art" que d'une "œuvre d'art", cette première réalisation annonce notre refus des satisfactions esthétiques dues à la visualisation ; nous avons voulu créer avant tout un "lieu usuel" où l'expérimentation remplace la contemplation, où l'architecture s'éprouve par le mouvement et la qualité de ce mouvement.
Paul Virilio, Architecture Principe, Nevers Chantier,  bulletin mai juin 1966.

La matérialisation d'une forme qui n'est due en premier chef à l'expression ni de la fonction, ni de la technique, ni de la recherche plastique mais "une précipitation" à l'état brut dans une optique de lieu spirituel des principes essentiels implicites de l'engagement du groupe sur une recherche fondamentale en architecture et urbanisme.
Claude Parent,  Architecture Principe, Nevers Chantier,  bulletin mai juin 1966.








dimanche 12 octobre 2014

Plafond ciel Nouvel


Je le dis tout droit : je pourrais bien être un fan de Jean Nouvel.
Je veux dire par là que, au-delà du raisonnable, dans une hystérie de cheveux arrachés à la prononciation de son nom, telle une groupie incontrôlable dormant sur le palier de l'architecte, je ne juge plus, j'aime...
Ne me demandez pas de relativiser son importance, ne me contrariez pas par des exemples de mauvaises réalisations, ne me demandez pas de relativiser son importance car on ne demande pas à Sandrine d'écouter le dernier album de Claude François en interrogeant les lignes mélodiques et rythmiques du troisième morceau sur la face B. Non.
Sandrine finalement n'aime plus tant les chansons que le chanteur et même elle aime surtout se voir amoureuse.
Alors pour être plus juste, je dirai que chaque fois que j'ai eu la chance de voir une réalisation de Jean Nouvel je fus troublé par  cette architecture. Et c'est déjà bien. Il faut bien avoir une forme inconditionnelle d'admiration pour construire des conversations échauffées de fin de soirée, compter les points comme, dans mes débats de jeunesse j'étais Renault comme certains étaient Citroën, j'étais Choco BN comme d'autre étaient Prince de Lu.
Alors je vous propose aujourd'hui des cartes postales du KKL de Lucerne (Luzern). On voit peu finalement d'œuvres aussi contemporaines sur ce blog et cette fois c'est Claude Lothier qui régale. Merci Claude.
Je ne connais cette œuvre que par des images et des publications mais vous verrez qu'en toute mauvaise fois, je vais faire comme si je l'avais visitée, aimée. C'est comme ça, je suis fan.
On notera tout de suite que l'ensemble de ces cartes postales sont d'abord des photographies de Philippe Ruault et qu'elles sont donc d'abord son regard. Il faut là aussi ne pas oublier qu'il y eut sans doute un accord entre trois points : le commanditaire, le photographe, l'architecte. Il faut donc être clair, il s'agit d'images construites en un point d'équilibre entre ces trois angles. L'autre élément est que je ne suis pas certain d'avoir la série complète des cartes postales donc il sera difficile d'estimer le regard de ce photographe de façon objective.
On sait aussi que ce bâtiment a fait sa fortune critique sur son énorme visière sombre et que, trop souvent, on en a réduit le geste architectural à cette particularité. Mais c'est vrai. Je crois que le bloc sombre et menaçant du KKL tient bien essentiellement à cette image un peu austère produisant dans le champêtre des rives d'un lac la nécessaire part d'ombre d'un romantisme noir.
Et voilà que Philippe Ruault perçoit très bien cela.



Dans cette première carte postale, il se place dans un  contre-jour justement autorisé par la visière qui cache le soleil et permet de faire dorer le noir et verdir les verres. L'image produit même la sensation que c'est bien la matière même qui éclaire et non l'astre derrière. On pourrait y voir une analogie avec l'architecture et son... architecte.
Regardez bien comme le photographe cale dans l'angle en haut à droite la diagonale qui fera descendre la ligne de la visière quasiment jusqu'au milieu de l'image. Le ciel c'est l'architecture de Monsieur Nouvel, c'est bien une nuit brillante en plein jour qui fait symétrie avec son sol.
On retrouve cette idée ici :



Mais Philippe Ruault accuse ici le paysage, le laisse venir sans doute aussi pour mieux bâtir son image contre la géométrie implacable et obscure de la construction. Et comme le noir n'aime pas le jour, tout devient bleu. Le point rouge d'un sac à dos pose tout de même un équilibre et surtout les diagonales du bassin sont contrariées par la droite parfaitement verticale tombant en haut à gauche de l'image. Découpes là aussi solides du monde par l'architecture de Monsieur Nouvel. On aimera aussi le très beau dessin des ouvertures dans la construction. Monsieur Nouvel dessine au cutter.
Il faut bien que la visière serve à voir le monde :



Dans un espace pincé laissant presque rien de la ville entrer dans le fond de l'œil, deux triangles s'opposent. L'un en haut reflète le monde dans un flou difficile, peu enclin à faire image. On verra que cette figure du reflet est la réalité plastique et symbolique de cette visière. Mais ici, le photographe tente tout de même de voir depuis le lieu et non plus de voir le lieu lui-même. Qui vient là ? Comment la promenade architecturale a-t-elle amené notre photographe ici ? Est-ce un espace ouvert au public ? S'amuse-t-il à nous offrir un point de vue exceptionnel à son rôle ? Le garde-corps nous dit que nous sommes à notre place et cet autre triangle dans l'image nous dit également que nous sommes au spectacle. Le contraste entre cette architecture et la ville au fond de l'image est bien ce qui est visé. Le photographe suit là parfaitement l'architecte.
Si vous aimez les reflets dans le pétrole :



Dans cette carte postale, cette photographie, Philippe Ruault pourrait bien avoir résumé l'architecture de Jean Nouvel au KKL. Une abstraction sombre découpant le monde pour nous le servir flou et impénétrable comme un lac sans fond. Car le reflet est bien ce que l'architecte a travaillé ici. Des chatoiements admirés et touristiques d'un lac, Jean Nouvel nous donne une vision tentant à la fois d'enregistrer sa couleur de surface mais aussi de nous en rappeler sa profondeur énigmatique. La nuit de l'eau.
Nous empêchant de voir le ciel, nous obligeant à regarder celui fabriqué par l'architecte qui fait là tout de même un geste incroyable en pensant qu'il peut simplement le remplacer, le photographe saisit parfaitement le point culminant de ce paysage réinventé. Jean Nouvel retourne le lac. Il retourne notre perception. En quelque sorte il retourne l'image. Pour ce faire il doit fermer l'espace, le pincer entre deux plages abstraites comme un Soulages regardant sa peinture à l'horizontale sur une table. Je le dis : c'est magnifique.
L'horizon ainsi matérialisé, construit, comme si on pouvait ici avec les mains en palper enfin la matérialité pourtant disparaîtra dès que nous avancerons. Et le paysage, libéré du téléobjectif, s'éloignera d'autant. C'est bien un tableau perspectif qui est découvert là. Même si l'horizon de la limite du KKL n'est pas l'horizon du tableau, le photographe et l'architecte sont bien ensemble (et j'aime à le penser) pour une fois, non pas derrière l'image mais dans l'architecture.
Pas de doute, je suis fan.

On notera que toutes les cartes comportent le nom du photographe et de l'architecte mais qu'aucune date n'est inscrite.
Pour plus d'informations sur le KKL allez ici.



mercredi 8 octobre 2014

Le Diocèse, Marc Massion et Bernadette

Allons-nous vers un nouveau scandale patrimonial et cette fois dans ma région ?
L'église Sainte Bernadette de Grand Quevilly dessinée par l'architecte Caron et dont les décors sont de Pierre et Vera Szekely est menacée de démolition. Le permis de démolir est déjà affiché sur la porte.
Une nouvelle fois, il faudra soulever la responsabilité des autorités locales, religieuses et politiques dans ces histoires, incapables sans doute de juger, d'aimer de croire en leur Patrimoine Moderne pensant sans doute un peu vite que parce que c'est moderne tout le monde s'en fiche.
Eh bien non.
Cette église comporte suffisamment de qualités architecturales et techniques, suffisamment d'atouts artistiques pour avoir droit à un classement. Comment d'ailleurs se fait-il qu'elle n'ait pas déjà au moins obtenu le Label Patrimoine du Vingtième Siècle ?
Doit-on encore ici redire l'importance du travail de Pierre Szekely, émigré hongrois qui a collaboré avec les plus grands architectes et artistes de son temps ? N'y-a-t-il donc personne à Grand Quevilly, dans le conseil municipal ou au Diocèse pour se rappeller la chance que ce patrimoine représente ?
Sont-ils donc aveugles à ce point des qualités plastiques des façades ? Du jeu simple mais puissant du plan ? De la jubilation des volumes ? De la chance d'avoir une église construite en fusées céramiques, technique rare et belle ?
Remarquée dès sa construction, publiée dans les revues, l'église Sainte-Bernadette est l'un des très beaux exemples de ce que le mouvement de Vatican 2 a produits dans notre région. Elle est un jalon indispensable au trajet du renouveau de l'Art Sacré moderne et contemporain qui passe par l'église St-Joseph au Havre, l'église Jeanne-d'Arc à Rouen ou la modeste et moins connue mais superbe église de Foucarmont. Et tant d'autres...
Les arguments sont toujours les mêmes : désaffection, besoin de place etc... On rêve !
Si cette église était romane, il est certain que Monsieur le Maire et le Diocèse ne rêveraient pas sur ces terrains disponibles... Non, il y a là un vrai et profond mépris, une inculture grave de ce qui constitue notre Patrimoine Architectural Moderne et Contemporain.
J'ai honte.
De plus signalons que le bâtiment est en parfait état, qu'il est parfaitement intégré à son quartier. Il est tout à fait possible de lui trouver une nouvelle attribution, un nouveau rôle dans ce quartier. Une habitante m'a indiqué sa crainte de cette démolition car cette église apportait dans le quartier silence, calme et souvenirs.
On s'étonnera tout de même que le permis de démolir soit au nom du Diocèse qui serait donc capable de laisser tomber ainsi une part importante de son histoire... Pour quoi en échange ?
Nous, Comité de Vigilance Brutaliste, suivrons ce dossier de très près. Nous prendrons toutes mesures nécessaires à la sauvegarde de ce monument qui par la personnalité exceptionnelle de Mr Szekely mérite une protection.
Les ayants-droits sont prévenus.
On attend avec impatience la position de la D.R.A.C Haute Normandie et notamment de son service des Monuments Historiques.

Signez la pétition !
Faites circuler l'information.

Ci-jointe copie de la lettre adressée à Monsieur  Marc Massion, le Maire de Grand-Quevilly ce jour :

Monsieur le Maire,
alors qu’il y a peu encore, les Journées du Patrimoine ont démontré l’attachement des français à leur constructions emblématiques, nous apprenons avec effroi que l’église Sainte Bernadette serait menacée de destruction.
Cette église, Monsieur le Maire, vous n’êtes pas sans le savoir fait partie de l’héritage architectural typique de l’élan de Vatican 2. Par son architecture audacieuse et typée, par ses formes, par son mobilier d’art sacré que l’on doit à l’un des plus grands sculpteurs français d’origine hongroise Pierre Szekely, cette église est bien plus qu’un bâtiment vide qu’il faut éliminer mais elle est un Patrimoine National qui appartient aux habitants de Grand Quevilly mais également à tous les amoureux de l’Architecture Sacrée ou Profane.
Votre ville a une identité riche en termes d’architecture moderne et contemporaine qui fonde sa réalité sociale et historique. Une autre église Sainte-Bernadette pourtant repérée par les critiques d’architectures est déjà dans votre commune l’objet d’un abandon honteux. Il serait tout de même dommage que votre ville devienne dans l’histoire de l’architecture sacrée du XXème siècle l’exemple type d’une commune lâchant son patrimoine.
Votre action mérite mieux et vos administrés attendent certainement un autre traitement de leur histoire locale.
Nous resterons donc vigilants à l’avenir réservé à cet édifice, nous prendrons toutes les mesures nécessaires pour communiquer autour de cette affaire patrimoniale d’une très grande gravité et urgence.
Les bâtiments modernes méritent autant d’attention à leur héritage que les autres, surtout dans une commune dont l’histoire est fondée sur l’égalité des chances, le brassage des origines et le partage des convictions religieuses.
Saint Bernadette, cette église est le symbole même de cette histoire. Moderne dans ses formes, ambitieuse dans sa construction, ayant fait appel à un émigré hongrois pour ses décors, elle est l’une des images fortes de ce que votre ville a porté comme espoir.

Monsieur le Maire, sauvez cette église. Sauvez votre histoire.

Dans le respect de vos fonctions et la certitude de votre écoute,
Veuillez agréer Monsieur le Maire l’Expression de ma Considération Distinguée.

David Liaudet