mercredi 20 août 2014

Marcel au pays des soviets



Dans une héliogravure un peu molle, au grain trop gros, aux tons trop proches, un ensemble immobilier fait un U au fond duquel monte une résille.
Nous sommes devant une rareté soviétique, une carte postale de Moscou de 1932.
La carte postale est très complète pour saisir exactement devant quoi et où nous sommes. Il s'agit de la Maison Commune construite d'après le projet de l'architecte Wolffenson en 1929.
Expédiée le 4 mai 1932 par Marcel vers Paris, on sait même que l'éditeur appartient au trust Mosreclamspravizdat....
Je vous offre le verso car j'aime beaucoup l'ensemble graphique et l'atmosphère qu'il dégage :



Au-delà de l'incroyable chance qu'un tel document puisse exister, qu'il ait traversé l'Europe, qu'il ait traversé l'Histoire pour venir s'échouer dans la collection de votre serviteur, on est tout de même aussi subjugué par son sujet : la Maison Commune.
Objet architectural autant que programme de vie et de changement politique, on sait comment ce modèle extrêmement radical dans son désir de changer les habitudes fut un échec patent et surtout parfaitement mal compris, repris, et usé comme propagande pro ou anti-communiste.
Le Vivre Ensemble poussé au paroxysme dans la Maison Commune aurait pu avec une autre approche, plus communautaire et moins soudaine à ceux à qui elle fut offerte, donner de bons résultats. Mais souvent l'architecture quand elle croit changer les gens, les voit en lutte contre elle. Comment Marcel a-t-il rencontré cette architecture ? Comment et où s'est-il procuré cette carte postale ? En vente sur place ? On notera qu'il ne dit rien de la Maison Commune... Depuis cette image, on ne peut pas vraiment dire que l'architecte Wolffenson ait produit un objet révolutionnaire. Décrochements successifs du plan, composition simple et peu bavarde des façades, jeu des masses réduit à peu sur un jardin très classique. On notera seulement une présence affirmée des balcons et des coursives dont on ne peut juger ici de leur utilisation ni même ce qu'ils desservent : collectif ou individuel. On voit tout de même beaucoup de linge sur les garde-corps. Mais dans le livre de Anatole Kopp, Ville et Révolution, on retrouve une photographie grand format de cette Maison Commune.



Anatole Kopp nous donne peu d'informations à part qu'elle fut l'une des premières et que le nom de l'architecte est ici orthographié Volfenson. La Maison Commune fut construite en 1927-1929. Qui est ce Volfenson Wolffenson ? Un russe ? Quel lien entretenait-il avec les autorités politiques ?
On trouve dans un autre livre, cette fois de Vladimir Tolstoï Art Décoratif Soviétique 1917-1937, une description plus précise (juste ?) de cette Maison Commune :

"À Moscou, Léningrad et Sverdlovsk, ce type de maisons-communes fut construit sans être réellement conforme aux projets initiaux. Il s'agissait souvent de simples foyers, composés de chambres ou encore d'appartements totalement indépendants. À Moscou, une maison de la rue Khavsko-Chablovski présentait la particularité d'être mixte (architecte Wolfenson et Volkov, 1928-1930). Dans les ailes du bâtiment étaient aménagés des appartements individuels et des chambres de foyer avec sanitaires et cuisines communs. Dans le corps principal se trouvaient la cantine, le club, la salle de lecture, la crèche, le jardin d'enfants... Cependant, le système de couloirs et le nombre insuffisant de sanitaires, de douches, de cuisinières... étaient source d'incidents quotidiens dans ces lieux où cohabitaient des familles entières."

On voit depuis cette photographie de Hannes Meyer (architecte au Bauhaus) un immeuble dont les extérieurs sont très vivants : femmes assises, linge à nouveau. Le jardin est vivant également. On aimera, pour l'anecdote, beaucoup la très belle automobile devant une telle architecture. Peut-être l'automobile de l'architecte Hannes Meyer ?






Mais... revenons à notre carte postale. Au fond de l'image je suis volontairement passé un peu vite sur l'étrange résille qui monte vers le ciel. Les plus avertis d'entre vous auront reconnu la célèbre Tour Shukhov ou... Choukhov... Celle-ci fait l'objet en ce moment même d'une mobilisation internationale pour sa sauvegarde. Il semble que les choses aillent dans le bon sens mais restons vigilants. Cette merveille technique et esthétique est sans doute en quelque sorte la Tour Eiffel de Moscou. Il est étonnant que la carte postale de Marcel n'en parle pas alors qu'elle est récente encore. Pourtant, elle semble comme posée sur la Maison Commune. Il doit bien y avoir des cartes postales de cette tour...
Sauvons-la !
http://docomomo-us.org/news/campaign_save_shukhov_tower
plus généralement sur le Constructivisme :
http://theconstructivistproject.com/blog
et si vous parlez anglais :
http://www.shukhov.org/tower.html
et si vous parlez russe :
http://www.shuhov-sos.ru/








mardi 19 août 2014

Avec cette joie, Alvar



....Faire le tour de la construction avec le client satisfait est bien le moment préféré de Jean-Michel. Pas trop loin pour voir les détails, pas trop proche pour les inscrire dans l'ensemble. Jean-Michel sait bien que ce chalet l'Edelweiss n'est sans doute pas le plus moderniste, le plus incroyable de son temps. Mais l'agence a fait un travail honnête et on a su correctement répondre aux exigences du client qui affiche, depuis le début du tour de ce chantier, un sourire radieux. Que demander de plus ? Il fallait faire vite car construire en montagne c'est souvent construire contre elle, contre l'hiver, contre les écarts de température, contre la difficulté d'amener si haut si loin les matériaux et les ouvriers. Un toit mono-pente, 4 étages différenciés sur la même façade, une cheminée en opus incertum qui fait contraste et étire à la verticale le chalet, un rez-de-chaussée en retrait sous pilotis, tout cela faisait vivre cette construction un rien trop blanche, trop dure comme une première chute de neige. À l'arrière, les restes du chantier encore visibles mais qui serviront un peu plus loin à un autre chantier. C'est ce qui inquiète d'ailleurs le plus le client qui veut accueillir rapidement ses premiers clients dans un lieu propre. Jean-Michel sent l'odeur de la lessive qui sèche déjà sur les balcons, l'Edelweiss est déjà habité et le sourire de la patronne qui monte le son de la radio pour faire les chambres le rassure. Une dernière fois, Jean-Michel caresse le béton d'un des pilotis. Mais soudain quelque chose lui échappe, quelque chose glisse de sa main, une chute inconnue... Jean-Michel se réveille soudain dans son fauteuil... il s'est endormi et son livre en tombant de sa main le réveille. Alvar son petit-fils est toujours là, les yeux plongés dans les archives de son grand-père et s'amuse de ces siestes flash.





-"Ba alors Papy ? Tu rêves ?"
-"Tu ne crois pas si bien dire... Cherche moi la boîte 1966-Montagne."
-"Tu veux vérifier quelque chose ? 64, non, 65 on s'approche, 66 voilà Papy !"
-"Regarde si tu trouves un dossier Toussuire, Tou...ssuire."
-"Ça ?"
-"Exact ! Je cherche la Chapelle et le chalet Perce-neige ou un truc comme ça."
-"L'Edelweiss ?"
-"Oui ! C'est ça !"
-"Dis-donc c'est assez beau cette simplicité. Qui a pris les photos ? Mais y avait rien autour ?"
-"Non, ça commençait juste à construire, on faisait ce qu'on voulait. Enfin... avec le client !"
-"Chapelle, voilà, Chapelle, regarde ."



-"Oui mais ça c'est la carte postale, Alvar. Doit y avoir autre chose non ?"
-"Non... ah si... un courrier de Toulouse."
-"Ah ce Toulouse ! Un type sympa, l'architecte. Un type simple avec un nom de ville !"
-"Ça se voit un peu..."
-"Ne sois pas comme ça. Tu sais l'architecture c'est aussi ses petites choses, simples mais déterminantes. Cette chapelle ce qui la construit c'est bien plus l'ensemble des volontés pour la faire que le génie des uns et des autres. Pas d'ego ici. Juste offrir avec les matériaux qui sont là, le terrain disponible et la force de chacun au service de tous un petit lieu calme. C'est autant de l'architecture que n'importe quel machin grandiose. Écoute bien ça."
-"Papy, on enlève la croix et c'est une petite maison."
-"Exactement Alvar ! Et alors ! Fallait voir la fierté du maçon sur le petit clocher en train de fixer la croix modeste en fer forgé offerte par le forgeron de la vallée. Le curé un jeune type vivifiant qui tournait autour, allait voir chacun des habitants. Il y avait une joie ce jour là. Si chaque construction entrait dans le monde avec cette joie... Alvar, avec cette joie..."





par ordre d'apparition :
La Toussuire, l'Edelweiss, Combier éditeur. Pas de photographe, pas d'architecte.
La Toussuire, la Chapelle (architecte : Toulouse à St Jean-de-Maurienne) Combier éditeur, 1966.
pas de photographe.

dimanche 17 août 2014

Délégation brutaliste à Trieste

Je reçois de Claude Lothier cette carte postale :



Dans un soir bleu nuit, derrière une masse sombre mouvante, une forme prend place. Pyramides tronquées dont la structure serait toute entière triangulée, le Temple Marial de Monte Grisa semble tout blanc. Sans doute que les lampes puissantes lui donnent ce caractère de maquette en sucre, sans doute qu'il ne faut pas trop vite croire en cette couleur que l'éditeur Fenice nous offre. Mais quel est donc ce monument brutaliste posé ainsi ? Qui dessina cet objet curieux et affirmé ?


Heureusement le Comité de Vigilance Brutaliste est riche et il peut envoyer à travers le monde des délégations pour photographier, voir, enquêter. Nous avons donc envoyé Claude Lothier sur place pour un reportage exclusif sur le brutalisme d'Art Sacré à Trieste. L'architecte de ce temple est Antonio Guacci dont le reste de la carrière reste mystérieux. On pourrait devant une telle structure évoquer un mélange entre Pier Luigi Nervi et Scarpa, une sorte de monstre hésitant entre apothéose de la structure comme esthétique et jouissance absolue d'un fractal décliné à l'envie. La forme de base n'étant pas celle d'un triangle mais d'un M... pour marial...
Qu'importe !
L'objet est là, superbe à notre désir brutaliste, monument puissant refusant l'intégration, accusant même sa monumentalité comme le geste architectural nécessaire à sa fonction mémorielle et sacrée. Nous y ferons des messes brutalistes clandestines, nous y ferons des sacrifices rituels et orgiaques sur l'autel de béton les soirs de Lune rousse, nous y danserons nus et saoulés par des breuvages de sang, d'herbes folles, nous y enfumerons les espaces d'incendies de Mandragore, d'anis étoilée, de thym sauvage. Les nouveaux initiés devront en lécher les parois et laver les marches de leur langue irritée. Dans des cris puissants, rauques, venant des fins fonds de la Maison des Feuilles, nous ferons vibrer le béton. Puis, épuisés, oubliés à nous-mêmes, couverts de suif, habillés de fougères, de fourrures, nous nous réveillerons des années plus tard, ailleurs, bouleversés, inconnus et puissants...........................................
........ Enfin, euh... bon. Pardon, je me laisse aller. J'étais un peu perdu là.
Bonne visite avec les photographies de Claude.
Remercions-le vivement pour cette visite par procuration. Remercions-le en allant voir son blog. Merci Claude.









































samedi 16 août 2014

Chacun son tour

Alvar fouillait depuis un moment dans les revues et les livres de la bibliothèque de son grand-père. Il aimait venir ici depuis qu'il était enfant et que Jean-Michel son grand-père lui avait raconté les histoires de ses chantiers en regardant méticuleusement un à un les numéros de sa collection complète d'Architecture d'Aujourd'hui. Alvar savait bien d'où venait son prénom depuis qu'il avait sept ans et qu'avec ses grands-parents il était parti seul à Helsinki.



Soudain quelque chose tomba sur le sol, sortant un peu trop vite d'un numéro de l'année 1964. Alvar ramassa la carte postale et interrogea immédiatement Jean-Michel qui, tout en surveillant son petit-fils et le désordre joyeux qui suivait toujours ses visites, tentait de relire Les passagers du Roissy-Express.
-"Unieux, l'hôtel de ville d'Unieux, ça te dit quelque chose ? Papy ?"
-"Unieux certes oui ! Une erreur de jeunesse !"
-"Comment ça ? Une erreur ?"
-"Regarde bien les pilotis, là tu vois ? Bon, imagine, qu'ils soient trop courts et trop maigres..."
-"Tu veux dire Papy que tu te serais planté ?"
-"Et comment ! J'espère pour eux que c'est toujours debout !"
-"Non... tu déconnes...."
-......
-"Pardon, j'veux dire tu as fait une erreur ? Là ?"
-"Oui. Bon, rien de grave, mais ce qui est marrant c'est que c'est le maçon, un polonais de mon âge qui me le fit remarquer. Il trouvait que c'était un peu léger à la sortie de la première coulée..."
-"La vache !"
-"Oui... Structurellement ça allait mais la gueule que ça avait ! Bon, le reste ce n'est pas moi. Le dessin de la grille c'est mon copain qui le fit vite, en charrette, un soir. Il demanda à sa copine de l'époque ce qu'elle en pensait et comme ils étaient pressés tous les deux d'aller au cinéma voir Bébel dans L'homme de Rio, il fit vite un sort au dessin. Il était content, il avait même placé une pendule !"
-"Tu me charries.... Non ? Oh Putain...."
-......
-"Pardon.... Et Papa connaît cette histoire ?"
-"Mohamed, oui, il connaît l'histoire. Je l'avais traîné avec moi et ton oncle Gilles sur le chantier."
-"Et tu es retourné voir ?"
-"Certainement pas ! D'ailleurs cette carte c'est le maire qui me l'avait envoyée à l'époque tout content de sa mairie moderne ! T'imagines, le fou rire à l'agence ! On avait même un petit jeu entre nous pour un chantier un peu vite fait. On disait : "fais pas d'Unieux !"
- "Envieux ? Unieux ! Délire ! Et si on allait voir ce que c'est devenu ?"
-"J'ai un livre à finir et pas très envie d'aller aussi loin... sur mes errements de jeunesse...."
-"Mais on peut y aller sans y aller avec Google."
-"Goût gueule ?"
-"Papy... je t'ai déjà montré... l'ordi... Google... les plans...."
-" Ah ! Oui... tes machins sur écran. Moi, j'aime mieux mes revues. Bon alors ? On regarde ?"
-"C'est toujours debout !"
-" Oui ! Dis donc, finalement c'était pas si mal. On avait bien soigné le dégagement sous les pilotis, on avait fait un beau travail pour soulever le bâtiment. Regarde-moi ça comment ils ont bouché tout, ces cons."
-"Ba.... Papy.... Enfin..."
-"Chacun son tour."